QUINTET
L'histoire
Les relations qu'entretient Pierre Morand avec sa fille se mesurent en silences interminables que des mots viennent parfois briser quand les regards ne suffisent plus. L'adolescente n'a pas connu sa mère. Elle n'avait pas encore deux ans quand cette dernière est décédée. Chose en a aujourd'hui quinze mais ne sait toujours rien sur elle ni sur les circonstances de sa mort. Et ce n'est pas faute d'avoir harcelé son père de questions! Seulement Pierre n'y a jamais répondu. Même si les larmes de son enfant l'ont parfois ébranlé.
Alors Chose s'est un jour tue et a commencé à mal tourner. Pierre l'a cependant laissé faire passant derrière elle pour réparer ses bêtises sans qu'elle ne l'apprenne jamais. Jusqu'à ce triste matin où il est convoqué au commissariat pour y apprendre que sa fille est soupçonnée de trafic de drogue. Cette fois Pierre ne peut rien pour la tirer de ce mauvais pas...
Sauf à rompre le silence...
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Extraits
Pierre Morand devait la vérité à sa fille... Toute la vérité! Quand bien même celle-ci bouleverserait sûrement la vie de son enfant... et aussi la sienne, tant il craignait qu’elle ne fragilisât un peu plus leurs relations déjà très difficiles… Car des questions sur sa mère, Chose lui en posait tous les jours de nombreuses. Toujours les mêmes. Et nullement découragée par les réponses évasives ou mensongères de son père, souvent rendues sur un ton péremptoire elle faisait montre au contraire d’un incroyable entêtement, proche du désespoir, qui, les trois quarts du temps, lui tirait des larmes auxquelles il restait en apparence insensible. Des années durant, Pierre profita de ce qu’elle ne fût qu’une petite fille pour user de ces subterfuges infantiles afin de détourner sa curiosité somme toute bien légitime. Bonbons, glaces, jouets et autres artifices faciles finissaient toujours par l’emporter sur son insistance obsessionnelle. Un répit cependant de très courte durée puisque chaque lendemain voyait Chose revenir à la charge pour de nouveau le harceler des mêmes sempiternelles questions. Et lui invariablement suintait de tous ses pores dégoulinait de lâcheté, l’abandonnait à sa peine que son énigmatique détachement exaspérait. Puis, un jour, sans prévenir, lassée sans doute par son manège, Chose cessa de le tanner et se terra dans un mutisme sévère. Tous deux ne gardèrent que des contacts sporadiques, insignifiants, cohabitèrent dans une indifférence réciproque. Leurs tentatives de réconciliation, nombreuses, échouèrent lamentablement. Toutes. Une guerre des nerfs permanente, harassante, larvée. Suffisamment maîtrisée toutefois pour qu’elle les préservât d’une rupture totale. Mais advint malheureusement ce que Pierre redoutait en secret le plus au monde, ce qu'il se refusait obstinément de croire que cela pût arriver. Qu’elle apprît d’un autre, et d'une manière déformée, les raisons de son silence. Cet autre, ce zélateur au sommet de son art, ce génie de la procédure qui jugea bon d’accomplir son œuvre dans la violence des mots. Sans se préoccuper un seul instant des effets dévastateurs qu'elle produirait sur une adolescente de quinze ans…
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La rumeur avait de nouveau couru dans toute la rédaction régionale de l'hebdomadaire et personne, comme à l'habitude, ne la prit au sérieux. Trois ans déjà que planait au dessus des têtes la menace d'un licenciement collectif et qu'elle disparaissait comme elle avait surgi. Aussi, chacun avait continué sa tâche sans la moindre inquiétude. Mais lorsque la direction parisienne convoqua malicieusement les délégués syndicaux ce vendredi matin, alors que cette date n'était pas inscrite au calendrier annuel préétabli des réunions, tous en comprirent cette fois le sens. Et l'issue! La rumeur n'en était plus une et des coupes sombres se préparaient, lesquelles se traduiraient par la suppression inéluctable d'un ou plusieurs services. Dernière recrue, et secondant de surcroît le journaliste chargé des pages culturelles, Pierre Morand ne se faisait plus d'illusions sur son devenir dans l'équipe. Pourquoi le garderait-on? Son nom n'apparaissait jamais au bas des articles qu'il rédigeait, quand ce n'était pas les articles eux-mêmes qui passaient à la trappe! Pourtant des promesses lui avaient été faites d'une signature à brève échéance! Quelle ironie! Retour donc à la case chômage pour ce jeune homme de vingt-cinq ans qui, après avoir cumulé des petits boulots sans importance ambitionnait ce poste de titulaire qu'il se savait très capable d'assumer. Mais la préférence serait donnée à l'ancienneté plus qu'à la jeunesse. Une maladresse que la direction motiverait sans doute par le coût exorbitant des indemnités de licenciement si son choix se fut porté sur lui. Et qu'on lui reconnût un talent certain pour l'écriture et prédît un bel avenir dans le monde merveilleux du journalisme ne le consola pas pour autant. Son rêve brisé, Pierre Morand éprouva une immense déception, ressentit une telle injustice qu'il naufragea le soir venu dans un cabaret. Il y régnait par bonheur une ambiance feutrée encline à l'oubli et à l'évasion. Sur une estrade exiguë se produisait, devant un parterre inattentif et assoiffé, un groupe de cinq musiciens, parmi lesquels une femme à l'allure jeune dont la voix envoûtante exhumait des relents de souffrance qui semblaient seule lui appartenir, tant les paroles de ses chansons n'exigeaient pas qu'elle se donnât à ce point. Immobile, elle était entièrement vêtue de noir. Des pieds à la tête. Ses mains gantées de mitaines serraient si fort son micro qu'on aurait pu les comparaître à celles d’un passager tombé à l'eau d'un bateau, s'agrippant à sa bouée avec l'énergie du désespoir pour ne pas couler. L'expression de son visage ne cachait pas moins ce sentiment de perdition que d'aucuns n'hésitaient pas à qualifier avec mesquinerie de sur jeu de l'interprète. Ce point de vue quelque peu facile, Pierre ne le partageait évidemment pas et même décelait-il dans les yeux de cette femme un appel à l'aide qu'elle ne pouvait manifester autrement. Un appel auquel il aurait aimé répondre. Si l'excès d'alcool ne l'en eut empêché et contraint à une retraite prématurée...
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