LES SOLEILS EPHEMERES
L'histoire...
François LETESSIER est un homme étrange et mystérieux. Mais triste surtout! Que vient-il faire dans cet orphelinat si joliment baptisé : « Les Tournesols ? » Oublier le passé? Prendre un nouveau départ? Ou simplement se laisser aller aux rythmes lancinants du quotidien et attendre que sa douleur s'estompe?
Les soleils éphémères est l'histoire de cet homme sur qui le malheur s'est abattu un jour et qui semble ne plus vouloir le quitter. L'amitié d'un jeune pensionnaire et l'amour que lui voue l'infirmière de ce centre l'en sortiront-ils enfin? Ou, au contraire, l'entraîneront-ils un peu plus vers une « seconde » mort.
Car François LETESSIER est déjà mort une première fois...!
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Les soleils éphémères...
Texte intégral
Le corps sans vie du jeune Corentin gisait au pied du vieux châtaignier malade. L’enfant semblait dormir paisiblement entre deux imposantes racines sorties de terre victorieuses d’un revêtement goudronneux défaillant. Son visage était détendu et ses lèvres bleutées esquissaient un léger sourire. Elles libéraient aussi un mince filet de sang. Le garçonnet aimait se réfugier dans cet arbre centenaire, à l’écorce crevassée et aux branches étalées. L’une d’elles, d’une grosseur impressionnante, effleurait la façade principale de la bâtisse et passait comme un heureux hasard sous la fenêtre de sa chambre. Téméraire ou inconscient du danger auquel il s’exposait, l'enfant grimpait sur le rebord graniteux de celle-ci et marchait lentement, pas à pas le long de la branche, les bras en balancier tels un funambule sur son fil tendu. Puis, il s’asseyait en tailleur au creux de son arbre, les jambes encore cotonneuses et y demeurait ainsi de longues heures solitaire et silencieux, abîmé dans ses pensées. Orphelin taciturne, Corentin parlait peu usait davantage de borborygmes irritants et de hochements de la tête pour s'exprimer. Pensionnaire depuis huit mois dans ce centre « Les Tournesols » il y éprouvait toujours de sérieuses difficultés d'adaptation. Du reste, son placement au sein d'une famille d’accueil avait été plusieurs fois évoqué lors de réunions interminables mais sans qu'aucune d'elles malheureusement n'aboutît à cette solution. Les nombreux différents entre les éducateurs et la direction de l'établissement, ajoutés aux lenteurs chroniques d'une administration tatillonne eurent un jour raison de la patience de l'enfant. Un matin de juillet, aux premières lueurs de l'aube Corentin, encore vêtu de son pyjama, enjamba la fenêtre de sa chambre, fit quelques pas sur la branche... et un dernier dans le vide. Il n’avait pas dix ans…
Quelques années plus tôt …
L’agent immobilier m’avait assuré de la parfaite étanchéité du toit. Pourtant de larges auréoles blanchâtres marquaient le plancher du grenier à de nombreux endroits. Lesquelles auréoles provenaient indéniablement des eaux de pluies triomphatrices à la longue d’une couverture vieillissante et poreuse. Dans un coin sombre, empilés les uns dans les autres et dissimulés à la va-vite sous une épaisse bâche transparente, je ne dénombrai pas moins de dix-sept seaux galvanisés. Alors, machinalement, je me mis aussi à compter les auréoles et en trouvai dix sept aussi ! Furibond je replaçai chaque récipient dans un cercle, à l’exception du dernier que je retournai pour m’y asseoir. Bien que j’eusse déjà signé l’acte notarié, je me jurai d’obtenir du vendeur un dédommagement substantiel. Je passai ma colère en cabossant des poings mon siège de fortune, l’achevai d’un coup de pied rageur. Un geste stupide car mon gros orteil gauche, qui comme le droit, vivait jusqu’à cet instant bien au chaud dans une authentique charentaise, se mit à enfler. Je descendis l’escalier à cloche-pied, m’appuyant sur la corde lâche qui me servait de rampe et que guidaient trois anneaux en laiton solidement scellés dans le mur. Parvenu enfin à la cuisine, je posai délicatement mon pied endolori dans l’évier et l’anesthésiai sous l'eau froide. Je la vis par la fenêtre, hésitante et même tétanisée attendant à la barrière les yeux rivés sur la pancarte et sur la niche délabrée qu'une mousse verdâtre et quelques champignons solitaires recouvraient. A voir ses cheveux blonds hirsutes elle devait être fâchée avec son peigne. Elle avait le teint très pâle et les lèvres exsangues. Grande et mince, elle flottait dans un gros pull de laine écru qu'égayait un vaporeux foulard bleu négligemment noué autour de son cou. Un jean délavé et des boots en nubuck complétaient une tenue très décontractée. Je ne savais lui donner un âge précis. Vingt ans peut-être. Je lâchai mon pied et frappai au carreau pour attirer l’attention de mon inconnue que j’invitai d’un signe timide de la main à entrer. Pourquoi n’eus-je pas tout simplement ouvert la fenêtre pour lui dire qu’il n’y avait plus de chien depuis belle lurette ? Sans doute fut-ce que je m’apprêtais à faire. Seulement, au même moment, mon orteil ripa et heurta malencontreusement la paroi de l’évier réveillant ma douleur. Je crus défaillir quand je vis mon ongle se retourner complètement découvrant la chair à vif. Mais la porte s’ouvrit et elle entra, me trouvant dans cette drôle de posture pour l'accueillir, un pied au sol dans sa charentaise et l'autre dans l'évier ! Quand nos regards se croisèrent je vis ses beaux yeux verts s'arrondir comme des billes. Je compris alors que mon visage ruisselant à grosses gouttes et déformé par la douleur l'effrayait. Je forçai un sourire et la suppliai de me venir en aide tant je souffrais. Prudente, elle se saisit d'une chaise comme d'un bouclier et s'avança vers moi lentement. Bien qu'elle essayât de le cacher je remarquai dans sa démarche un léger boitillement. Sans doute était-il écrit quelque part que ce jour-là deux éclopés se rencontreraient ! Avec d'infinies précautions elle extirpa ma jambe ankylosée et m'aida à m'asseoir sur la chaise. Puis elle s’agenouilla avec grâce et posa ses fesses sur ses talons. Enfin, elle saisit mon pied blessé qu’elle serra très fort dans la paume de sa main gauche et planta son regard émeraude dans le mien. Je compris aussitôt ses intentions et acquiesçai sans un mot, d’un simple battement de cils. Son geste fut pur et fulgurant. Mais je ne parvins à étouffer un cri de douleur. Et quelques injures particulièrement choisies! Quand Je voulus retirer mon pied, elle le retint fermement approcha sa bouche de mon orteil et souffla dessus de longues bouffées d’air tiède. J’en fus presque gêné, non par l’érotisme exacerbé de cette scène impromptue, mais par les effluves insupportables que dégageaient mes pieds négligés, et dont elle profitait pleinement. Elle demeura ainsi à terre un long moment. Puis, éprouvant sans doute quelque engourdissement, elle se releva et s’étira de tout son long, comme au sortir d’une agréable nuit de sommeil. On eût dit que cette maison fut la sienne, tant il émana de son charme naturel, de sa fraîcheur sauvage et de sa présence enchanteresse, une irrésistible sensation de bien-être, dès qu’elle eut franchi ma porte. Bettina LÜBECK resta jusqu’à complète guérison de mon gros orteil… et bien plus longtemps encore…
Un mur de pierres récemment sablé et rejointoyé à la chaux entourait toute la propriété. Des pilastres neufs, plus épais supportaient une lourde grille composée de deux vantaux en fer forgé aux volutes compliquées. Déjà des fissures inquiétantes apparaissaient au niveau des gonds. Je me glissai dans l’entrebâillement de la grille et empruntai l’allée centrale bordée çà et là de massifs de fleurs mal entretenus, tous cernés de mauvaises herbes. Un imposant perron de dalles bleues aux chanfreins arrondis par l’usure marquait distinctement la véritable entrée de l’orphelinat. Debout sur la dernière marche se tenait un homme, la cinquantaine environ, grand et de forte corpulence. L'individu aux tempes grisonnantes martyrisait sa pipe entre ses dents. Il était manifestement furieux, avait le regard sombre que d'épais sourcils accentuaient. J'accusais un retard important et redoutais que ce fût le motif de sa mauvaise humeur. Penaud, je lui bredouillai des excuses maladroites et confuses. Mais déjà le quinquagénaire me tournait le dos et d'un geste dédaigneux de la tête m'intimait de le suivre. Je l’accompagnai sans mot dire le gratifiant toutefois, lâchement dans le dos, de grimaces à me décrocher la mâchoire. L’envie de prendre mes jambes à mon cou me traversa même un instant l’esprit. Mais je me ravisai tant je comptais sur ce travail. Ma vie en dépendait. Ma nouvelle vie ! - Je suis Bernard Darfeuille le directeur de cet établissement ! Se présenta enfin l'homme à la pipe d'une voix chaude et grave. Soyez le bienvenu aux Tournesols... ! Vous me pardonnerez cet accueil un tant soit peu glacial Monsieur Letessier... mais j'ai un gros souci avec l'un de nos pensionnaires ! Sa poignée de main fut franche et ferme. Elle me rassura. Darfeuille m'expliqua les vraies raisons de son irritation. Un pensionnaire venait de commettre un vol à l’étalage chez un commerçant du village. Cet épicier, qui oeuvrait depuis des années à la tête d'un groupe actif, partisan de la fermeture du centre, avait pris soin de prévenir prioritairement les gendarmes. Puis la presse locale, qui, dès le lendemain, ne manquerait sans doute pas d'en faire ses choux gras. Darfeuille ne maîtrisait déjà plus la situation. - Je comprends un peu cet homme ! Fit-il désabusé. C’est la troisième fois que l’enfant dont je vous parle, s’en prend à lui… seulement aujourd'hui il s’est servi d’un Opinel ! - C’est grave ? Lui demandai-je fébrilement. - Assez oui … ! Appuya Darfeuille. Le pauvre a deux profondes entailles à un avant-bras. Le médecin lui a prescrit un arrêt de travail de huit jours, ce qui nous vaudra vraisemblablement des poursuites judiciaires. - Je comprends ! Compatis-je avec sincérité. Puis-je faire quelque chose pour vous aider Monsieur ? - Sans vouloir vous offenser je ne vois pas ce à quoi vous pourriez m'être utile ! Me répondit Darfeuille toujours très nerveux. Je dois à présent vous laisser, on m'attend à la gendarmerie. Remettons notre entretien à plus tard, vous voulez bien ? - Je suis vraiment désolé pour mon retard ! M'excusai-je à nouveau en sortant de la pièce. Darfeuille, qui ne cessait de tirer sur sa pipe, feignit de ne pas m'entendre et ferma son bureau à clef. Après s'être toutefois assuré que sa tabatière fut bien dans l'une des poches de son pantalon ! - Une dernière chose François ! - Oui Monsieur Darfeuille ? Balbutiai-je surpris qu'il m'eût appelé par mon prénom. - Nous avons une excellente femme de ménage ici, aux Tournesols. Elle met un point d'honneur à ce que les vitres notamment soient toujours propres, à s'y voir comme dans un miroir. Alors ne me faites plus jamais de grimaces à l’avenir ! Et d’un clin d’œil bienveillant il s’éclipsa en souriant. A cet instant mon visage vira au rouge et mon cœur s’emballa. Mais en même temps que j'éprouvais de la honte, une joie indicible m'envahit. Ma honte s’estompa très vite…
Je devais ma rencontre avec Bettina à un vieux clou rouillé attendant patiemment sur la route qu’un pneu vînt s’y planter. Bien qu’elle eût trouvé le cric, sous un amas de bagages entassés pêle-mêle dans le coffre de sa voiture elle ne parvint jamais à s’en servir. Merci le cric ! Merci le clou ! Étudiante en français, Bettina arrivait de Karlsruhe pour parfaire la langue. Deux mois de vacances studieuses avant d’entamer une dernière année, avec au bout, son diplôme d'enseignant. « Un rêve de petite fille » disait-elle, avec un accent germanique encore très prononcé. Quant à moi, je créais des musiques de films publicitaires. Des œuvres alimentaires au destin éphémère. Je composais à « l’ancienne ». Un piano droit - une antiquité - un crayon à mine, une gomme et un cahier de portées constituaient mon nécessaire. Mon seul bonheur aussi avant l’entrée de Bettina dans ma vie. Je travaillais de jour comme de nuit guidé par mon inspiration. D’où l’achat de cette maison isolée, en rase campagne, acquise grâce à de confortables droits d’auteur. Les propositions affluaient, engorgeaient même les tiroirs de mon bureau. Un peu trop à mon goût. Mais hanté par le souvenir pénible de longues périodes de vaches maigres, je n’osais les repousser. Alors, je noircissais des feuillets entiers, l’un après l’autre, à la chaîne, jusqu’à saturation. Parfois je reprenais d’anciennes compositions et leur donnais une nouvelle jeunesse. Je gagnais ainsi un temps considérable. J’éprouvais une profonde jubilation quand mes œuvres originales, succinctement arrangées, trouvaient des preneurs inattendus ; ceux-là mêmes qui quelques mois auparavant les avaient rejetées. La notoriété avait du bon ! Bettina calquait sa vie sur la mienne évoluait au gré de mes humeurs et de mes envies, sans manifester jamais la moindre lassitude. Lorsque je me mettais au clavier elle, de son côté, se plongeait dans ses livres. Mais très vite elle les délaissait pour m’écouter jouer. Elle repliait ses jambes contre sa poitrine, les ceinturait, et posait le menton dans le creux de ses genoux accolés. Elle restait ainsi statufiée m’adressant quelques sourires attendris quand je rencontrais son visage. Certaines nuits, quand je me relevais pour transcrire les notes d’une mélodie qui me trottait dans la tête et qui perturbait mon sommeil, elle, enveloppée dans le drap tiède de notre lit, me suivait de peu et s’allongeait sur le canapé. Je ne résistais pas longtemps à ses appels au plaisir qu’elle exprimait par des mouvements lascifs de son corps, provoquant le glissement inéluctable du tissu sur sa peau. Devenu friand de ces jeux amoureux, nouveaux pour moi, il m’arrivait de quitter notre chambre aux aurores sans que mon esprit ne fût absorbé par un air quelconque, mais juste pour le bonheur de la voir me rejoindre drapée de satin, et s’offrir avec indulgence à mes caresses maladroites. Bettina et moi échangions peu de mots, comme si nos regards, nos sourires, nos attitudes les suppléaient, nous suffisaient. Mais tandis que nous nous découvrions dans l’insouciance et la légèreté de notre jeunesse le temps s’écoulait inexorablement, nous précipitait vers septembre. Les herbes avaient envahi un peu plus la niche, les lettres de la pancarte s’étaient définitivement effacées sous les effets conjugués des pluies et du soleil. Les seaux du grenier n’avaient pas servi, l’agent immobilier avait dit vrai, la toiture ne fuyait pas. Et mon orteil ne se ressentait plus de ma stupidité ! Bettina avait lavé tout son linge, fermé tous ses livres, commencé ses valises, passé quelques coups de fil. « Je partirai au petit matin » m’avait-elle murmuré du bout des lèvres, les larmes aux yeux. Ce petit matin que je voyais si loin et qui vint pourtant si vite pour me l’enlever… La voiture s’enfonça et disparut dans un brouillard épais, troué par les faibles faisceaux de lumière des deux feux arrière ultimes lueurs d’une histoire d’amour que j’aurais voulu ne jamais avoir vécue, tant elle me laissa dans un profond abattement. Jusqu’au bout de mes doigts ! Je ne parvenais plus à composer, l’inspiration me boudait. Je raturais, chiffonnais, arrachais les feuillets dès les premières mesures couchées. J’errais dans une maison vidée de son âme, où mes cris et mes larmes se heurtaient au silence insupportable de son absence. Je passais mes journées à guetter le facteur à ma fenêtre et accourais à sa rencontre dès qu’il apparaissait à la barrière. Je décrochais mon téléphone à la première sonnerie, réagissais au moindre bruit des voitures ralentissant devant la maison. Les nuits, je m’enroulais dans mes draps orphelins comme dans un linceul où son parfum tout doucement s’estompait et que seule ma mémoire olfactive ressuscitait parfois. Mais mon chagrin toujours… « Les bleus de l’âme et du cœur disparaissent avec le temps » disait ma grand-mère lorsqu’elle me racontait sa vie. Pourtant certains de ces récits réveillaient sa souffrance bien qu’elle essayât toujours de me la cacher d’une pichenette du genre : «c’est pas tout ça mais un bon gâteau au chocolat ça n’attend pas ! » Ou encore : « tiens ! V’là une p’tite pièce pour t’acheter des bonbons ! » A ces mots mes yeux alors brillaient plus fort que les siens. Mais pour une toute autre raison ! J’ai encore dans la bouche le goût suave de son gâteau au chocolat. Fatiguée malade, et probablement très malheureuse, ma grand-mère partit aussi un petit matin… comme Bettina. Les bleus de l’âme et du cœur jamais ne disparaissent… jamais !
Mon réveil indiquait 10 heures. Je regrettais presque de m'être levé si tard. Une lumière nacrée baignait ma chambre située à l’étage, côté jardin de l’hôtel. J'écartai les doubles rideaux et découvris la campagne dans toute sa splendeur. Tirés au cordeau, des champs soigneusement cultivés s’étendaient à perte de vue. Les blés, déjà bien avancés, ondulaient majestueux au rythme d’une brise légère. Des étourneaux par centaines occupaient une parcelle fraîchement labourée. Un épouvantail fait de paille et de vieux sacs de jute supposé les effrayer leur servait, comble de l'ironie, de perchoir, donnant à cette scène un côté insolite, hitchcockien. Après une toilette bâclée, je me glissai dans mes habits de la veille et descendis dans la salle de restaurant pour y prendre mon petit-déjeuner. Ma tenue vestimentaire un tantinet froissée me valut de longs regards obliques des quelques clients accoudés au comptoir lesquels étaient, eux tirés à quatre épingles. Je les saluai néanmoins et grimpai sur un tabouret de bar à l'assise inconfortable. - C'est dimanche ! Me dit Viking de sa voix puissante. Ils vont à la messe... ! Café ? - Café ! Lui répondis-je en écho. - Bien dormi ? Me demanda-t-il le dos tourné, le pouce appuyé sur le bouton poussoir du percolateur. - Trop surtout ! Fis-je en me massant les tempes. J’ai une migraine carabinée ! Viking plongea alors sa main libre dans la poche fourre-tout de son tablier et en extirpa deux aspirines qu'il lança à l'aveuglette sur le zinc. - Jette-moi ça dans un verre d'eau… et dans cinq minutes ton mal de crâne ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Je le remerciai et m'exécutai en avalant d’un trait et en toute confiance cette mixture effervescente. Viking, Vincent BERTOUX pour l’état civil, dirigeait seul l’hôtel. Son surnom, il le devait à ses épaisses moustaches rousses tombantes à l’instar des anciens navigateurs scandinaves. Il m’avait accueilli deux jours auparavant et s'était de suite comporté comme si nous nous connaissions depuis toujours. Je ne me souviens d'ailleurs pas l'avoir entendu me vouvoyer. - Dis-moi François… comment ça va là-bas ? Me demanda-t-il soudain sur un ton étonnamment grave. - Je débute tu sais ! Trouvai-je seulement à lui répondre surpris qu'il me parlât de cette manière. Viking insista: - J'entends bien ! Mais l'ambiance te plaît-elle au moins ? As-tu déjà parlé avec les enfants ? - Non ! Pas encore ! Pourquoi me poses-tu toutes ces questions? Fis-je, de plus en plus intrigué par son attitude inhabituelle. Qu'essaies-tu de me dire ? - Rien ! Maugréa Viking. Seulement... - Seulement quoi ! ? Haussai-je la voix cette fois. Tu veux bien m'expliquer tout ce mystère !? Je n'obtins pas de réponse. Des consommateurs le réclamaient, lui offrant l’opportunité de clore notre discussion à peine entamée. Suffisamment cependant pour avoir attisé ma curiosité. Fermement décidé à reprendre là où nous en étions, je restai vissé sur mon siège à l’attendre. Il comprit que je ne le lâcherais pas et capitula très vite. - Je ne voulais pas te tracasser avec mes questions ! Bredouilla-t-il quelque peu mal à l'aise. - Eh bien je le suis ! Par ta faute ! Lui rétorquai-je froidement. Explique-toi à présent ! Que sais-tu que j'ignore ? Viking avala avec difficulté sa salive anormalement abondante. - On dit qu'il se passe de drôles de choses dans cet orphelinat ! Lâcha-t-il enfin. Tu comprends... ces enfants... trouvés morts... c’est étrange tout de même … ! Allongé sur mon lit, les yeux rivés au plafond je me remémorai les terribles révélations faites par Viking. Ses mots : « enfants, morts, étrange » résonnaient dans ma tête comme le battant d’une cloche. Je croyais ma migraine passée… Je me trompais…
Chaque lundi, vers huit heures, sitôt les derniers enfants montés dans le car scolaire nous nous installions dans la salle de réunion. Darfeuille présidait. Tournant nerveusement son stylo entre ses doigts, il attendit que chacun se fût assis à sa place et fît silence pour prendre la parole. Ce matin là, l’ordre du jour étant particulièrement chargé, il nous avertit d’emblée que certains points ne seraient probablement pas évoqués. Puis il commença la réunion. - Avant de revenir sur l’incident de la semaine dernière… encore un ! Appuya-t-il, je voudrais vous présenter notre nouveau collègue François qui sera affecté aux travaux d’entretien et de maintenance dans cette maison. Nous n’avons plus les moyens de faire appel à la sous-traitance aussi un homme comme lui nous sera très précieux. Nous comptons sur vous François pour que cette maison tienne encore debout quelques années ! Des applaudissements nourris et chaleureux scellèrent définitivement mon appartenance à l’équipe. J’arborai un large sourire en guise de remerciements ému à ne pas pouvoir sortir le moindre son de ma bouche. Mais Darfeuille, visiblement préoccupé, exigea à nouveau le silence et sans délai cette fois. L’atmosphère devint étrangement lourde et les visages s’assombrirent. - Bien… ! Qui était de service mercredi dernier dans l’après-midi ? Demanda-t-il à l'assemblée toute entière. Darfeuille connaissait la réponse car lui seul planifiait les emplois du temps de chacun. En outre, les noms des « coupables » apparaissaient clairement sur le planning des permanences. Lequel était punaisé sur le mur borgne de la salle de réunion. Le patron cultivait l’art de la mise en scène avec un certain talent. Sa voix forte, le froncement excessif de ses sourcils et son regard noir ne contribuaient pas seulement à mettre les fautifs mal à l'aise mais l'ensemble de l'équipe. Comme s'il eut voulu que chacun se sentît concerné par cet incident et en retînt la leçon. Sa technique était rodée et imparable. - Écoute Bernard ! Intervint Gilles, ce môme nous pose un sérieux problème à tous ! - Quel problème ? S’étonna Darfeuille. - Tu oses nous le demander ? Se fâcha Gilles, outré. - Oui ! Répondit calmement le patron. Quel problème Corentin vous pose-t-il ? Gilles ROUBIEUX travaillait aux Tournesols depuis plus de quinze ans. Éducateur, puis éducateur chef, il avait gravi haut la main tous les échelons. Convaincu qu’il succèderait de droit au directeur en place à l’époque, l’arrivée de Darfeuille à ce poste l’avait profondément déçu. Depuis, aigri et habité d’une rancœur viscérale à son égard, il s’opposait systématiquement à lui dès que l’occasion se présentait. - Voilà un enfant qui ne parle pas ! Qui ne joue jamais avec ses camarades! Qui ne participe à aucune activité ! Sauf à passer la majorité de son temps libre dans son arbre… ! D’ailleurs, il faudrait l’abattre ce chêne ! - C’est un châtaignier ! Lâcha Darfeuille, impassible. - C’est ça… moque-toi ! S’emporta Gilles exaspéré. Mais cet enfant me rappelle le petit STEFAN ! Lui aussi nous a échappé ! Alors tâchons d’éviter le drame cette fois-ci! Darfeuille, sonné par la dureté de ces paroles se raidit brusquement. - Tu as fini ? - Non ! Objecta Roubieux. Je te l’ai déjà dit ! Ce gamin serait mieux dans une famille d’accueil. Et vite ! Conclut-il avec gravité. La réunion s’acheva très rapidement. Contrairement à ce qui avait été prévu, seuls quelques points mineurs concernant l’intendance furent abordés, à la va-vite. Le cœur n’y était plus. Je repensai aux propos de Viking…
Les enfants rentraient d'une longue balade en forêt, le visage et les mains violacés par un vent froid et sec. Affamés et criant à tue-tête, ils se ruèrent vers la marmite de chocolat chaud et la corbeille de petits pains au lait devant lesquelles YVONNE, la plus ancienne des cuisinières, montait la garde armée d'une grande louche bosselée de toute part. Brandissant son ustensile d’un geste menaçant elle exigea des « assaillants » qu’ils se missent en file indienne dans le calme. Frigorifiés, les garçons s’exécutèrent sans broncher. La brave Yvonne marqua son triomphe d’un large sourire édenté et servit aussitôt « ses » enfants, avec en prime un petit mot gentil pour chacun d’eux. Certains resquilleurs poussaient les plus jeunes hors du rang, prenant ainsi leur place sans scrupule. Parfois repérés, ils se retrouvaient manu militari en cuisine, à la vaisselle, comble du déshonneur. Aux Tournesols, tous les dimanches se ressemblaient ; les matinées étaient consacrées aux devoirs, les après-midi aux sorties. S’ensuivait toujours, au retour, une collation qu’appréciaient beaucoup les enfants, surtout les jours de mauvais temps. Le repas du soir ne variait jamais, une soupe de légumes, souvent boudée, précédait une assiette anglaise bien garnie et un fromage blanc agrémenté de sucre ou de confiture. La journée s’achevait enfin dans la salle polyvalente, devant la télévision pour les uns les jeux de sociétés pour les autres. Mais à vingt et une heures, tout ce petit monde était prié d'aller se coucher. PIERROT, le veilleur de nuit, effectuait une ronde toutes les deux heures, passant à pas feutrés devant chaque chambre. Il choisissait au hasard une ou deux portes et y collait l’oreille à l’affût du moindre bruit suspect. Il regagnait ensuite sa loge et s’y reposait jusqu’à la prochaine ronde. Minuit avait à peine sonné cette nuit-là quand il fut réveillé par un bruit sourd provenant du grenier. Il s’extirpa de son fauteuil et muni d’une lampe de poche se dirigea vers l’escalier qui y conduisait. La trappe d’accès était anormalement ouverte. Pierrot pensa aussitôt à un voleur car les combles renfermaient une grande quantité de bibelots, de jouets et de vêtements. Le tout, encore en très bon état, représentait un véritable trésor pour un revendeur à la petite semaine. Et aussi pour un pensionnaire des Tournesols se préparant à fuguer. Il gravit les marches une à une, lentement sur la pointe des pieds, dirigeant le faisceau lumineux de sa torche devant lui jusqu'à l'interrupteur branlant du grenier qu'il actionna avec prudence. Il jeta un rapide coup d'oeil. Tout lui sembla normal et à sa place. Alors qu'il se retournait pour redescendre et s'apprêtait à refermer la trappe derrière lui, son regard fut attiré par une masse sombre et informe dont il n'expliquait pas la présence à cet endroit. La peur vissée au ventre, il s'en approcha et ses yeux effrayés en balayèrent les contours. Ils avaient une forme humaine ! Pierrot se baissa et reconnut le jeune STEFAN. Inanimé, Le garçonnet sentait fort l'alcool. Alors, pour tenter de le sortir de ce qu'il croyait être un coma éthylique le veilleur le gifla violemment hurlant à s'égosiller : « STEFAN… ! PETIT… ! REVEILLE-TOI BON DIEU… ! Mais rien n’y faisait, l'enfant demeurait toujours inerte. C’est alors qu’il vit des petits cachets blancs dispersés sur le sol... L’autopsie conclura à un suicide par absorption massive d’alcool et de barbituriques…
L’atelier, ou plutôt ce qui devait le devenir, se situait au fond du parc. C’était une maisonnette sans originalité dont les murs enduits d’un crépi grisâtre se fendillaient un peu partout. Un lierre grimpant et en partie desséché envahissait la toiture affaissée soulevait çà et là quelques tuiles de terre cuite. Certaines n’avaient pas résisté à la poussée des racines crampons et s’étaient brisées au sol, déformant au passage une gouttière, prête à céder elle aussi. Une fenêtre à petits bois, dont tous les carreaux avaient été brisés laissait pénétrer la lumière du jour, atténuée toutefois par le feuillage dense des arbres alentour. J’assénai plusieurs coups d’épaule à la porte massive qui, vaincue, pivota autour de trois larges charnières rouillées, dans un grincement digne d’un film d’épouvante. Je m’immobilisai net en découvrant l’état de délabrement de la pièce. A telle enseigne qu’il m’était impossible d’y faire un pas sans trébucher sur un cageot, un pot de peinture ou d’autres objets difficilement identifiables tant une épaisse couche de poussière et de dépôts divers recouvrait le tout. Une poutre maîtresse vermoulue s’était effondrée au beau milieu de l’atelier, ce qui expliquait la cassure du toit au niveau du faîtage. Il me faudrait bien une à deux semaines d’efforts titanesques pour rendre à ces lieux leur aspect d’origine. Sans perdre un instant je commençai par retirer de cet amas hétéroclite une tondeuse à gazon hors d’usage, une brouette à laquelle il manquait un brancard et la roue, deux tonneaux à vin dont les douves s’écartaient. Ainsi désencombrée, la pièce me parut subitement moins hostile. Enthousiaste et motivé je tentai de déplacer la poutre, afin d’accéder de l’autre côté de celle-ci. En vain. Ne pouvant franchir l’obstacle normalement c’est au prix de nombreuses contorsions douloureuses que j’y parvins. Le coin était plus sombre mais moins embarrassé. Peu rassuré malgré tout, je m’avançai à tâtons. Mes yeux s’accoutumèrent peu à peu à la pénombre et je pus ainsi mieux discerner les objets environnants. Mon regard fut attiré tout particulièrement par une petite boîte métallique rectangulaire, posée à même le sol. Je me penchai pour la saisir et fus très surpris qu'elle fût dépourvue de poussière. Intrigué, je l’ouvris forçant la serrure à l’aide d’un clou à la pointe émoussée. J’y trouvai des photos, de vieilles photos que le manque de lumière ne me permit pas de bien distinguer. Je m’approchai alors de la fenêtre pour mieux les regarder quand, tout d’un coup, un énorme rat surgit de dessous une vieille cuvette émaillée et se faufila entre mes jambes, me déséquilibrant. Ma tête heurta violemment une grosse pierre et je perdis connaissance… À mon réveil, la boîte avec son contenu avait disparu… Je retrouvai peu à peu mes esprits mais la douleur persistait. Je passai la main dans mes cheveux poisseux et vérifiai « l’étendue des dégâts ». Une plaie sans gravité suintait sur une bosse beaucoup plus spectaculaire. Je l’oubliai cependant, plus inquiet par la disparition de la boîte. Je m’en voulais de me l’être fait subtiliser. Qui ? Pourquoi ? Que montraient ces photos ? Et cette ombre fugace que je crus avoir aperçue était-ce le fruit de mon imagination ? Les révélations de Viking, les allusions de Gilles et maintenant cette boîte volatilisée, tout cela m’ébranlait. Assis sur « ma » pierre, la fameuse, je laissai la colère et la haine m’envahir. La peur aussi ! - Que vous arrive-t-il ? Me dit une voix au timbre reconnaissable entre tous. Ca ne va pas ? Accroupi devant moi se tenait le patron une main paternelle sur mon épaule. - Ce n’est rien Monsieur Darfeuille. Juste un mauvais coup sur la tête ! Mentis-je très étonné de sa présence. - Montrez-moi ce bobo ! Ricana-t-il tout en m’aidant à me relever. Jolie bosse en effet ! - N’est-ce pas ! Grimaçai-je, ma douleur redoublant. Darfeuille me sortit de cet endroit sordide et me confia aux soins de PENELOPE, l'infirmière. Je ne lui avais rien dit. M’eût-il seulement cru ? Je devais à tout prix retrouver la boîte et surtout ce qu’elle renfermait. Je me jurai aussi de démasquer son voleur…
Je sortais d’une nuit blanche, tourmenté par cette ombre obsédante venue troubler mon sommeil à plusieurs reprises. Les yeux cernés et les traits tirés par la fatigue je me traînai après une rapide toilette jusqu'aux Tournesols, sans même prendre mon petit- déjeuner. Pénélope m'attendait, élégante dans sa blouse blanche. Avec son sourire désarmant, elle m’invita à m’asseoir. Pénélope avait ce regard envoûtant de la femme racée inaccessible. Elle enfila des gants fins, à usage unique et doucement inclina ma tête en avant. Prisonnier docile de ses mains délicates je pouvais, ainsi penché, effleurer sa poitrine. Son doux parfum fruité m’enivrait. - N’en profitez pas François ! Plaisanta-t-elle en me retirant d’un coup sec le pansement qu'elle m'avait posé la veille. Et quelques cheveux ! - Doucement ! Criai-je. Je n’en ai déjà plus beaucoup ! Elle se moqua : - Petite nature ! Un grand garçon comme Vous ! - Mais ça pique ! Insistai-je d’une voix exagérément plaintive. Nous rîmes de bon cœur, incapables de garder notre sérieux plus longtemps. - Si on se tutoyait ? Me proposa-t-elle un tampon d’ouate imbibé de mercurochrome à la main. - Volontiers ! Soupirai-je de ravissement. Pénélope entamait sa troisième année comme infirmière aux Tournesols. En réalité c’était là son véritable premier poste, après quelques remplacements effectués en divers endroits, hôpitaux, cliniques et cabinets privés. - Vous… pardon… tu te plais ici ? Lui demandai-je, timidement. - Beaucoup ! Jubila-t-elle. Les enfants sont vraiment choux. J’ai eu de la chance d’avoir cette place ! - De la chance ? ! - Oh oui ! Exulta mon infirmière préférée. Si ma collègue n’avait pas démissionné du jour au lendemain, je n’exercerais sans doute pas ici. - Du jour au lendemain ? ! M’étonnai-je. Sais-tu pourquoi ? Visiblement gênée, Pénélope hésita un long moment avant de me répondre. - Promets-moi de garder cela pour toi ! M’implora-t-elle. Je ne veux pas perdre mon travail ! - Je te le jure ! M’empressai-je de la rassurer, de plus en plus intrigué par la tournure de notre conversation. Pénélope me raconta brièvement les conditions étranges du départ précipité de Claire JOSSERAND, l’infirmière qui l’avait précédée. La veille, une vive altercation l’avait opposée à un homme, dont elle n’avait pas voulu révéler le nom. Ils en étaient même venus aux mains. Selon les propos que lui avait rapportés Darfeuille, Claire portait des ecchymoses sur tout le visage. Toujours aux dires du patron, elle avait terriblement peur mais il en ignorait la raison. Était-ce une affaire liée aux Tournesols ? Ou simplement une affaire d’ordre privé ? Claire avait préféré se taire et partir. De son propre aveu, elle craignait pour sa vie. - C’est ainsi que je l’ai remplacée. Au pied levé ! - Quelle histoire ! Lançai-je stupéfait. - Oui ! Admit-elle d’une voix étouffée. Mais promets-moi de... - Je te le promets. Des enfants frappèrent à la porte de l’infirmerie, aussi dus-je quitter Pénélope. A contrecœur et sur cette réponse laconique qui me laissait sur ma faim. Je connaissais Darfeuille depuis peu, certes, mais tous les témoignages à son sujet concordaient : il possédait cette faculté insolente de percer tous les secrets et les maux de chacun. Alors pourquoi, lui, si fin psychologue, n’était-il pas parvenu à recueillir toutes les confidences de Claire Josserand ? Une pensée terrifiante me traversa un instant l’esprit : Cet homme violent cette ombre fugitive, ce voleur de boîte n’étaient-ils pas en fait la seule et même personne ? Darfeuille ! Quant à Claire, qu’était-elle devenue ? Plus je réfléchissais, plus tous ces mystères s’épaississaient. J’en oubliai presque Pénélope. Presque…
Le visage rond du facteur s’éclaira d’un franc sourire et déclencha le mien. La lettre qu’il brandissait bien haut vers le ciel arrivait d’Allemagne. Après trois semaines d’attente interminable et douloureuse, Bettina se manifestait enfin. Son doux parfum fruité se répandit dans toute la maison quand j’ouvris l’épaisse enveloppe, ravivant ainsi mes sens comme au tout premier jour de notre rencontre. Non que son trop long silence les eût engourdis, mais j’avais lutté de toutes mes forces pour qu’à cet instant ils ne me submergeassent point. En vain ! « Les bleus de l’âme et du cœur… » Mon orteil eut les faveurs d’une entame de lettre résolument joyeuse, avec en exergue une description hilarante de sa fameuse plongée en apnée où elle crut mourir asphyxiée par les effluves insupportables de mes pieds. Je crois bien que mes joues à la lecture de ces premières lignes accusèrent quelques rougeurs de honte. Vite dissipées cependant car s’ensuivait un autre passage, plus intime encore que le précédent : sur la partie la plus charnue de mon anatomie, mes fesses en l’occurrence. Si blanches écrivait-elle, que ses mordillements intempestifs lui avaient semblé indispensables pour leur donner des couleurs et l’avaient beaucoup amusée ajoutait-elle de surcroît. Une manie dont j’eus parfois à me plaindre tant Bettina ne retenait pas toujours ses pulsions « cannibales ». Comme elle ne retenait pas toujours, non plus, ses caresses ; mais là, je me gardais bien de protester ! A défaut de me les avoir exprimés à haute voix, sans doute par pudeur, Bettina épanchait ses sentiments sur trois pages avec une crudité que je ne lui connaissais pas. Avec aussi un vrai talent d’écrivain. Qu’elle eût voulu vivre de sa plume et je me serais effacé devant elle pour devenir son secrétaire, son chauffeur son valet, sa chose. Mieux encore, pensai-je égoïstement, elle serait une excellente parolière, réveillant en moi l’envie de me remettre au piano et de composer des musiques sur ses textes. Tandis que je bâtissais des châteaux en Espagne, associais son nom au mien en haut à gauche de mes partitions et partageais avec elle l’euphorie du succès, un mot de sa lettre dont je parcourais la suite depuis quelques instants d’un œil distrait, vint soudainement troubler mon esprit chimérique ; un mot barbare qui m’était totalement inconnu mais dont la prononciation à elle seule avait suffi à m’effrayer, faisant naître des gouttelettes de suée sur mon front : chondrosarcome ! Si la définition laconique du Petit Larousse - tumeur maligne d’un cartilage - me laissa encore un peu dans le doute, Bettina le réduisit à néant : cancer des os, pronostic vital engagé… désolée. Le style télégraphié dans lequel Bettina s’exprimait soudain ajouta à la brutalité et à la morbidité de cette terrifiante nouvelle, dont je crus un moment qu’elle cachât une toute autre vérité : son désamour pour moi tout simplement. Mais il transpirait des premiers mots de sa lettre un tel enjouement, une telle transparence, qu’il eût été stupide de persister plus longtemps dans cette pensée. Bettina souffrait réellement d’un cancer et seul mon chagrin naissant expliquait mon égarement. Semblables aux perles d’un collier qui se désolidarisent et rebondissent au sol, trahies par leur fil rompu, mes larmes sillonnèrent mes joues et s’échouèrent sur le vélin répandant l’encre bleue ainsi diluée jusqu’à rendre certains mots illisibles. Plusieurs tâches se rejoignirent même pour ne plus en former qu’une seule, effaçant tout un pan de la lettre comme si cette dernière voulut disparaître et n’avoir jamais existé. Anéanti, je rassemblai le peu de forces qui me restaient pour en achever malgré tout la lecture. Je découvris combien mon immaturité m’avait aveuglé. Incommensurablement ! Ainsi ce boitillement discret, parfois même imperceptible, séquelle d’un accouchement dystocique selon les premiers dires de Bettina, remontait en fait à quelques mois seulement et non à sa naissance. Une simple chute, un hématome certes impressionnant, mais qui se résorberait sous les effets d’une pommade miracle, comme s’estomperait aussi la douleur avec le temps et les antalgiques opportunément conservés dans le tiroir de son armoire à pharmacie. A quoi bon consulter ? Les chutes, elle ne les comptait plus. Puis il y eut quand même cette radiographie, floue, ambiguë, faite sous la pression des siens, pour les rassurer. De l’argent jeté par les fenêtres s’était-elle rebellée pour la forme, jugeant cette fois la douleur plus intense qu’à l’habitude. Tomba enfin le diagnostic de la scintigraphie osseuse. Implacable, dévastateur, sismique : six mois, un an, deux peut-être… « Mon rêve de petite fille ne se réalisera jamais François… et notre histoire notre belle histoire appartient désormais au passé… » finissait-elle ainsi sa lettre, dans une écriture heurtée, méconnaissable… Groggy, impénétrable, les yeux taris et cernés, face écrasée contre la vitre embuée de mon compartiment, je regardais, sans la voir, la campagne automnale défiler à grande vitesse. Quand le contrôleur du train me tapota l’épaule et me réclama mon billet ! Je fouillai dans mon sac de voyage et lui tendis la pochette colorée qui en contenait trois… l’un, déjà composté pour l’aller, les deux autres pour le retour…
Le vieil homme aux cheveux blancs somnolait dans son rocking-chair au vernis écaillé. De profondes rides creusaient son visage émacié et ses mains squelettiques, aux doigts recroquevillés, tremblaient comme celles d’une personne atteinte de la maladie de Parkinson. Cet homme m’inspirait de la pitié tant il était diminué. Lui si robuste et si combatif autrefois rendait cette fois l’image d’un vieillard épuisé attendant sa mort avec résignation. Je ramassai un livre et une paire de lunettes accidentellement tombés à terre et les posai sur la petite table en marbre prévue à cet effet. Le vieil homme ouvrit les yeux. - Bonjour Papa… ! Lui dis-je d’une voix étranglée, submergé par l’émotion. C’est moi François... ton fils. - François… ? Mon fils… ? Ah oui ! Répondit-il sur un ton qui me pétrifia. - Tu vas bien ? Lui demandai-je simplement, désarmé. Le « Vieux » feignit de ne pas m’entendre et resta silencieux un moment qui me parut interminable. - Ça fait combien de temps… ? Trois… quatre ans ? - Bientôt six Papa… six ans ! Lui rétorquai-je, bravant son regard glacial. Refusant mon aide, mon père repoussa d’un geste maladroit la couverture qui le protégeait et s’extirpa de son fauteuil à bascule au prix de nombreux efforts. - Comment ai-je fait tout ce temps sans toi ? Maugréa-t-il, s’éloignant de moi. Tu peux me le dire ? L’acariâtre septuagénaire marchait avec difficulté traînant ses pieds comme une geisha. Nous quittâmes la terrasse ensoleillée du jardin pour l’ombre de la cuisine où régnaient un désordre impensable et une odeur pestilentielle. Un tas de vaisselle débordait d’un évier crasseux. Des casseroles et des poêles cabossées encombraient une gazinière en fonte émaillée dont les éclats se comptaient par dizaines. Certains récipients contenaient encore des restes en décomposition que même le chat, pourtant décharné, répugnait à manger. La poubelle regorgeait de détritus tous aussi avancés et grossièrement dissimulés sous un couvercle inutile. Pendus au plafond des rubans tue-mouches ne jouaient plus leur rôle depuis une éternité. Je remarquai également sur la table recouverte d’une toile cirée poisseuse, quelques bouteilles de vin rouge ordinaire largement entamées pour la plupart. Mais un seul verre, témoin affligeant et cruel d’une grande et longue solitude. De plus en plus incommodé par ce remugle persistant, je m’approchai de la fenêtre pour l’ouvrir, quand mon père intervint très sèchement : - QU’EST-CE QUE TU FAIS ? - J’aère un peu Papa… ça empeste ici ! M’excusai-je, tout en actionnant la crémone. - ET ALORS ! ! ! Hurla-t-il à s’égosiller. ICI, C’EST CHEZ MOI ! ET CHEZ MOI JE FAIS CE QUE JE VEUX !!! TU ENTENDS ? - Oui ! Soufflai-je, résigné. Le vieux cabochard s’empara d’une chaise, chassant sans ménagement le matou qui se l’était appropriée. La pauvre bête disparut sous le buffet dans un miaulement de désapprobation. « Grincheux » se servit un canon et l’avala d’un trait. Une deuxième, puis une troisième rasade subirent le même sort, en un temps record. Mon père ne tremblait plus. Il reposa son verre et s’essuya la bouche du revers de la main. - Tu es allé voir ta mère ? Me demanda-t-il sur un ton toujours aussi cassant. Je rechignai à lui répondre. - Non, pas encore ! - C’est qu’elle ne te manque pas ! Décocha-t-il sarcastique au possible. T’a-t-elle seulement manqué un jour ? Le paternel me fixait comme le matador son taureau. Quelques banderilles pernicieusement plantées pour m’affaiblir préludaient à ma « mise à mort ». Inéluctable ! J’attendais juste le moment où il porterait l’estocade d’un coup d’épée en plein cœur. Deux autres verres lui furent cependant nécessaires avant l’affrontement final. - Alors ! Tu n’as rien à dire ? Se décida-t-il à nouveau, reprenant les hostilités… et un énième godet ! - Si… arrête de boire ! Vexé, mon père délaissa son verre pour jeter son dévolu directement sur une bouteille dont il retira le bouchon avec les dents. Il recracha aussitôt celui-ci dans ma direction puis il but sa vinasse, debout, au goulot, laissant le trop-plein abondant maculer sa chemise. Les yeux exorbités, injectés de sang, il ricanait. Je lus sa haine dans son regard. Manifestement éméché mais encore conscient je le voyais remuer ses lèvres cherchant les mots qui m’achèveraient. - Ta mère n’a pas été renversée par une voiture ! Lâcha-t-il soudain dans un état second. Elle s’est jetée délibérément sous ses roues. - Qu’est ce que tu racontes ? Pointant alors son index crochu vers moi, il s’acharna. - C’EST TOI QUI L’AS TUEE, TOI ! ET TOI SEUL ! Le vieux ne se contrôlait plus. Il me jeta la bouteille qu’il tenait dans la main et je dus mon salut au couvercle de la poubelle. J’esquivai de la même façon les autres bouteilles qui, toutes, se fracassèrent contre le mur libérant ainsi le vin restant dans chacune d'elles sur la tapisserie déjà bien sale. Mais très vite, faute de munitions, j’obtins sa reddition. Essoufflé et hagard, il s’affaissa sur sa chaise vidé de toutes ses forces. Je m’avançai vers lui avec prudence, craignant de subir un nouvel assaut, mais ses premiers ronflements me rassurèrent. J’ouvris cette fois la fenêtre en grand et ramassai les débris de verre qui jonchaient le sol de la cuisine. Je collectai ensuite les autres déchets à la fréquence d’un haut-le-cœur par minute et allai les verser dans le container extérieur. La vaisselle lavée, essuyée et rangée, il me restait à récurer la gazinière et l’évier dont je vins à bout après une heure d’efforts ininterrompus. Mon père dormait toujours. Je décidai de le quitter avant même qu’il ne se réveillât. Les mauvaises odeurs dissipées, je refermai la fenêtre et sortis de la maison pour me rendre au cimetière où reposait ma mère… L’endroit était désert. Seul le gardien un petit gros, sillonnait les allées gravillonnées d’un pas lent et lourd. Il m’accompagna jusqu’à la tombe de ma mère devant laquelle respectueux, il retira sa casquette, découvrant un crâne chauve et ruisselant. Des fleurs fraîchement coupées égayaient la dalle de marbre gris anthracite aux formes très sobres mais aux veines trop prononcées. Je me recueillis quelques instants sans prier. Dieu et moi sommes fâchés. Les larmes surgirent sans prévenir. Comme les mots : Inutiles ! - Pourquoi n’as-tu pas répondu à mes lettres Maman ? J’aimerais, là, maintenant, me blottir dans tes bras et me serrer très fort contre ton cœur. Tu me manques… Bettina… Pénélope…
J’avais repéré la petite annonce en bas de page, à la rubrique « Locations » dans un hebdomadaire gratuit qui traînait chez Viking. L’appartement composé de deux pièces principales, spacieuses et entièrement meublées, dégageait une atmosphère chaleureuse. Des rideaux en macramé, courts et très ajourés, ornaient les fenêtres, petites mais nombreuses. De fines tringles en laiton ajoutaient un côté vieillot à l’ensemble. De jolis plaids aux couleurs vives protégeaient les fauteuils et le canapé, garnis chacun de deux coussins tissés assortis. Les quelques objets décoratifs, pour certains d’un goût discutable posaient tous sur des napperons de dentelle ou crochetés. Visiblement une main féminine avait apporté sa touche à cet endroit. Les odeurs mêlées de peinture, de vernis et surtout de cire m’enivraient à m’étourdir. La joie de me trouver là aussi. Je me risquai à parler tout haut, tout fort, tout seul. Enfin, je le croyais. - Une plante là… et là… ou plutôt là… et si je bougeais ce fauteuil un peu sur la gauche… ? - Et si vous me demandiez d’abord mon avis cher Monsieur ? Je sursautai tel un enfant surpris les doigts dans un pot de confiture. - Pardonnez-moi ! Je ne voulais pas vous effrayer Monsieur ! Je suis Alice BERTHELOT, la propriétaire. La cinquantaine rayonnante, de beaux cheveux auburn impeccablement peignés, un visage fin et lisse, marqué aux coins des yeux et à la commissure des lèvres de ridules rendues discrètes par un léger maquillage Alice Berthelot exhibait une silhouette envieuse qu’un tailleur intemporel, à la coupe parfaite avantageait de surcroît. Elle me tendit une main ferme et volontaire, aux ongles très soignés. - Vous avez trouvé mon petit mot et les clefs ! Dit-elle pour la forme d’une voix claire et suave. - Oui ! Me contentai-je de lui répondre encore sous l’effet de la surprise. - Ça vous plait ? - Beaucoup Madame, c’est un très bel appartement. - Et pour le loyer ? - Aucun problème Madame ! La rassurai-je, retrouvant mes esprits. Je travaille et j’ai quelques économies. - Où travaillez-vous ? - Aux Tournesols. - Aux Tournesols ! Alors il est à vous ! Conclut-elle d’un large sourire que je lui rendis bien volontiers. J’ai fait du café, vous venez ? Je refermai la porte à double tour et enfouis la clef au fond de ma poche comme un bijou dans son écrin. Alice Berthelot habitait en dessous de l’appartement à louer. Je remarquai de suite la similitude des deux intérieurs : mêmes meubles, même disposition, mêmes rideaux, même odeur de cire. En revanche, les peintures des murs et des plafonds se craquelaient un peu partout et de vieux tapis atténuaient les creux du parquet blanchi par l’usure. Posés dans tous les coins à même le sol, mais aussi sur le rebord des fenêtres condamnées et sur quelques chaises, des livres par centaines, négligemment empilés, à la limite de l’effondrement, offraient un spectacle hallucinant. Je restai figé sur place un long moment, silencieux et admiratif. - Remettez-vous ! Intervint la propriétaire. Ce ne sont que des livres. - Un trésor Madame, un véritable trésor ! M’enflammai-je, subjugué. - Vous avez raison ! Approuva-t-elle touchée par l’intérêt que je leur portais. Mais laissez les « Madame » de côté et appelez-moi simplement Alice. - Moi ! C’est François. - Asseyez-vous François ! Me pria-t-elle me montrant l'un des deux seuls fauteuils disponibles. Alice sortit d’une chemise cartonnée deux exemplaires du bail de location que je paraphai et signai sans même les lire. Elle reposa les documents à terre et me servit un café sur un coin encore vierge de la table basse, dans un mazagran d’argile émaillé difforme, aux motifs épurés et naïfs. - Un cadeau de mes élèves ! Me dit-elle fièrement. Tourné dans notre atelier de poterie et cuit dans notre propre four. Vous aimez ? - Euh… ! Oui, c’est très joli ! Balançai-je stupidement, pris au dépourvu. Et me ridiculisant un peu plus : - Vous êtes instit ? - Depuis vingt-deux ans ! J'occupe aussi les fonctions de directrice. - Ici, au village ? - Oui ! Et j’espère bien y finir ma carrière. - Vous devez certainement avoir des enfants des Tournesols dans votre classe ? - La moitié en effet !!! - Ce n'est pas trop difficile avec certains d'entre eux ? - Pas plus qu’avec les autres enfants ! Répondit-elle franchement. Ils ne sont pas différents de leurs camarades vous savez ! Leurs résultats scolaires sont semblables. Pourquoi me posez-vous cette question ? Vous pensez à un enfant en particulier ? - A Corentin ! Avouai-je aussitôt. Gilles… Monsieur Roubieux dit qu’il n’est pas à sa place au centre. Je pensais qu’à l’école… c'était peut-être pareil. - Celui-là ! Avec ses grands airs et ses réponses à l’emporte pièce, il ferait mieux de se remettre en cause ! - Vous ne l’aimez pas, on dirait ! - C’est un euphémisme ! Je déteste cet homme en effet ! Mais c’est très personnel, n’y prêtez pas attention ! S’adoucit-elle. Un autre café ? J’opinai de la tête, plongeai la main dans le sucrier qu’elle me présenta, en retirai un morceau de sucre roux que je laissai tomber dans ma tasse. - Je dois cependant admettre que ce faux jeton n’a pas tout à fait tort ! Reprit Alice. Corentin a bien changé ces dernières semaines. Il est devenu très agressif, violent même parfois. Avec tout le monde ! Ce brave Roger en est encore tout chamboulé. - Roger ? ! Qui est Roger ? Lui demandai-je poliment. - Roger FREMONT, l’épicier, Le pauvre homme a toujours le bras en écharpe…Il doit être fondu ! - Pardon ? ? ? - Votre sucre, il doit être fondu ! S’esclaffa Alice, dévoilant de belles dents blanches et bien rangées. Depuis le temps que vous la tournez cette cuillère ! Un brin « fofolle » la Berthelot, pensai-je tout bas, en avalant mon café presque froid il est vrai à trop l’avoir remué. Alice s’absenta un court instant et revint avec une assiette de petits gâteaux secs à la main. Elle avait quitté sa veste de tailleur et arborait un chemisier en soie, d’une blancheur immaculée ostensiblement déboutonné à la promesse des seins, desquels mon regard concupiscent ne parvenait pas à se détacher. - Où en étions-nous ? Me demanda-t-elle en souriant, nullement gênée et même plutôt comblée par son effet produit sur moi. - Nous parlions de Corentin ! Fis-je d’une voix mielleuse détournant opportunément toute mon attention sur un biscuit. Du changement brutal de son comportement ! - Brutal et incompréhensible ! Compléta Alice dont le timbre devint plus grave. Regardez ! Elle releva la manche droite de son chemisier et me montra de profondes marques de griffes sur son poignet. - Comment est-ce arrivé ? Ne me dites pas que c’est Corentin qui… ! - Eh si ! M’interrompit Alice, ulcérée. La semaine dernière, jeudi pour être précise. Alors que je dictais un texte à mes élèves comptant pour le dernier bulletin de l’année je surpris Corentin un petit carnet noir à la main. J’exigeai qu’il me le remît sur-le-champ. Mais il refusa et l’enfouit dans sa poche, soutenant mordicus avec ses mots à lui, qu’il n’avait pas triché. - Vous ne l’avez pas cru, n’est-ce pas ? ! - Evidemment non ! S’emporta Alice, de plus en plus agacée. Après plusieurs tentatives amiables infructueuses, j’employai la manière forte en le secouant jusqu'à faire tomber ce maudit carnet de sa poche. Au moment où je m'apprêtais à le ramasser pour l’ouvrir et confondre le gamin, celui-ci se jeta sur moi avec une violence inouïe et me l'arracha des mains… ainsi que quelques lambeaux de peau. - Et ensuite ? Fis-je pressé. - Ensuite ? Il s’est enfui. Je ne l’ai plus revu depuis. - Vous dites ne pas l'avoir revu depuis jeudi ? M’inquiétai-je. Mais alors qu’a-t-il fait durant toutes ces journées ? - L’école buissonnière ! Et sans doute d’autres bêtises ! Répondit Alice, fataliste. En tout cas, il n’était pas dans son arbre. Bernard me l’aurait dit. - Bernard ? - Monsieur Darfeuille ! Se reprit-elle, un peu tard, rouge de confusion. Je m’abstins de toute remarque déplacée et raflai l’ultime gâteau sec, lui donnant l’occasion, salutaire, de s’emparer de l’assiette vide et de s’éclipser dans l’autre pièce, le temps de retrouver un visage au teint plus « convenable ». Je profitai de sa disparition momentanée pour me dégourdir les jambes et admirer une fois encore cette forêt de livres qui m’entourait. Je bousculai par mégarde un coussin étrangement posé au pied d’une souche d’arbre fossilisée, sur laquelle jaunissait une fougère moribonde, victime d’un pot trop exigu. Je découvris amusé une pipe à double courbure, en bois précieux, dont le fourneau contenait encore des résidus de tabac récents. Nul doute qu’elle appartenait à Darfeuille. Je m’empressai de replacer tant bien que mal le coussin et me précipitai vers mon fauteuil que je regrettais d’avoir quitté. Alice réapparut au même instant. - Vous partez déjà ? S’étonna-t-elle, en me trouvant dans une position inconfortable, moitié debout, moitié assise. Je me redressai d’un coup de reins salvateur. - Oui ! J’ai suffisamment abusé de votre temps ! La flattai-je, hypocrite à souhait. - Quand voulez-vous emménager ? - Ce soir, je peux ? Alice se réjouit de mon empressement. - Bien sûr ! Quelle question ! Je sens que nous allons bien nous entendre tous les deux. Je hochai la tête en signe d’approbation et me dirigeai à regret vers la porte. - M’autorisez-vous une dernière question ? M’excusai-je avec une moue de circonstance. - Je vous écoute. - Comment était la dictée de Corentin ? - Bourrée de fautes ! S’exclama Alice sans la moindre hésitation. Comme d’habitude ! - Vous ne pouvez donc pas affirmer qu’il a triché ! Sinon il vous aurait rendu une meilleure copie ! Non? - Peut-être n’en a-t-il pas eu le temps… je ne comprends pas où vous voulez en venir ! A quoi d’autre pouvait-il bien servir ce carnet ? - Je pensais à un journal intime. J’en tenais un quand j’étais enfant et personne ne pouvait y toucher sous peine de vives représailles. Je crois que Corentin voulait aussi protéger ses secrets, même au prix d’une certaine violence. C’est la seule explication qui donne un sens à son geste ! Vous n’êtes pas de mon avis ? - Alors pourquoi ne pas me l’avoir avoué ? S’émut Alice. Et pourquoi surtout l’avoir emmené en classe ? - Je l’ignore, mais ne vous mettez pas dans un état pareil, vous n’avez aucun reproche à vous faire ! - Merci, c’est gentil, mais je crois que si au contraire ! Soupira-t-elle, la mine dépitée. Je me suis laissée aveugler par la colère. Je ne me le pardonnerai jamais ! - Vous alors…Vous êtes une sacrée bonne femme ! Lâchai-je, maladroit mais sincère. Il en a bien de la chance Bernard. Alice, surprise, me regarda droit dans les yeux et… rougit de plus belle. Je la rassurai d’un sourire complice sans un mot, devenu superflu. Je la quittai, nanti d’un attendrissant baiser sur le front. Notre amitié était née… Alice et Darfeuille ensemble ! Je n’en revenais pas. Quels cachottiers ! Naturellement cette nouvelle dissipa mes doutes à l’égard du patron. Il ne pouvait être ni cette ombre qui me hantait toujours ni cet homme violent qui avait roué de coups Claire Josserand. Encore moins mon voleur de boîte. Je les imaginai tous les deux se tenant par la main, s’embrassant tendrement s’enlaçant… François, tu t’égares mon bonhomme ! Serais-tu un tantinet jaloux ? Ou envieux ? Dans ce cas, tu sais ce qu’il te reste à faire ! Tu vois ce que je veux dire ? Oh oui… ! Alors fais-le !
Une heure ! C’était le temps qu’il fallait à Pénélope pour se préparer. Surprise de mon appel téléphonique tardif, voire inconvenant elle avait cependant accepté mon invitation. Je patientais au bar devant un whisky dénaturé par une montagne de glaçons et une poignée de cacahuètes salées gracieusement offertes par la maison. Le pianiste, un homme sans âge, vêtu d’un smoking défraîchi interprétait de célèbres Standard des années soixante dans une indifférence quasi générale qui semblait ne pas le perturber. Stoïque, il enchaînait les morceaux les uns après les autres sans interruption, relevant de temps à autre une main de son clavier pour se saisir de son verre ou d’une cigarette. Des applaudissements sporadiques troublaient parfois son attention mais très vite, après un bref sourire d’usage adressé à ses admirateurs d’un soir, il reprenait avec la même nonchalance son traintrain musical. Elle arriva enfin, éclatante de beauté dans une robe rouge très courte, incrustée de quelques brillants discrets. Un vaporeux carré de soie aux couleurs chatoyantes recouvrait ses frêles épaules que je devinais nues. Ses cheveux en folie, d’un brun soutenu agrémentés de plusieurs mèches éparses décolorées, lui donnaient un faux air d’adolescente émancipée qui ajouta à mon émoi. Heureux mais fébrile, je desserrai le nœud de ma cravate et déboutonnai le col humide de ma chemise. Je n’étais pas le seul à jouer du yo-yo avec ma pomme d’Adam et à m’ébaudir devant tant de fraîcheur. Tous les mâles accoudés au comptoir se retournaient sans retenue et fixaient leur regard libidineux sur le corps de Pénélope, qui, abusant de son aura, amorça avec un doigt de provocation une démarche lascive pour me rejoindre, au grand dam de mes congénères. Un langoureux baiser sur ma joue docile et flattée mit un terme à tous leurs espoirs… mais aviva les miens ! - Tu vas bien ? Me demanda-t-elle en toute innocence, effaçant avec son mouchoir humecté de sa salive les traces de rouge à lèvres laissées sur mon visage. - On ne peut mieux… ! Quelle entrée dis-moi ! - Vraiment ? ! Gloussa-t-elle, les yeux pétillant de malice. Ça t’a plu ? - J’en redemande ! Lui avouai-je sous le charme. Tu as raté ta vocation ! - Moi, une artiste ? ! S’étonna-t-elle quelque peu dubitative. - Et pourquoi pas ? Mais comme infirmière tu n’es pas mal non plus ! Émoustillée par ce compliment Pénélope me gratifia d’un second baiser, furtif celui-là, mais sur mes lèvres cette fois. -Tu bois quelque chose ? Parvins-je à bredouiller dans un état d’apesanteur merveilleux, doublé d’un début d’érection tout aussi agréable. - Je veux bien un Kir… merci. Pénélope s’appropria un tabouret et l’escalada sans pudeur, montrant un peu plus le haut de ses cuisses sculpturales, parées de jarretelles noires très affriolantes. - Ça manque de tissu ! Confessa-t-elle tirant, pour la forme, sur sa robe qui se refusait à tout mouvement. - Je ne trouve pas, moi ! Plaisantai-je conquis et transporté. Le serveur me sauva opportunément d’un étourdissement naissant en nous tendant nos boissons respectives. Exagérément penché au-dessus de son comptoir, pour ne rien manquer de sa plastique, il dévorait Pénélope des yeux, ignorant les appels incessants d’un client qui s’égosillait. Je l’invitai, d’un geste discret mais suffisamment parlant, à se retirer et proposai à Pénélope de nous asseoir à une table. Elle accepta bien volontiers définitivement lassée de toutes ces œillades lubriques. Téméraire, je l’entraînai par la main et nous frayai un chemin menant à un endroit plus calme. Mes efforts furent trop vite récompensés. Une table se libéra m’obligeant à lâcher ma belle captive et à laisser mon armure de chevalier servant dans les coulisses des regrets. Un véritable déchirement ! Une serveuse en salle nous souhaita la bienvenue remplaça en un tour de main la nappe souillée par les précédents clients et alluma une bougie parfumée au jasmin. Pénélope resta silencieuse, hypnotisée par la flamme en amande qui dansait à l’orientale. Je me gardai bien de l’importuner, et me délectai de sa rêverie passagère frustré toutefois de ne pas en connaître les secrets. Peu à peu une envie folle, instinctive, de lui reprendre la main m’envahit. Je grignotai lentement du terrain m’approchant subrepticement du trésor que je convoitais. Mes doigts conquérants effleurèrent les siens mais le courage me manqua pour les toucher davantage. Ma main se mit même à trembler, d’abord légèrement puis plus intensément. Je fermai les yeux et tentai de chasser de mon esprit cette peur stupide qui me paralysait… Quand je les rouvris, je vis Pénélope se dandiner nu-pieds sur la table s’abandonnant aux rythmes lancinants d’un slow. Aguicheuse au sommet de son art, elle éprouvait ma résistance à ses invites répétées par ses déhanchements plus que suggestifs et son regard félin, ensorceleur. Ses mains aériennes dessinaient de larges arabesques, empreintes de majesté et de sensualité, puis s’approchaient subtilement de son corps pour en épouser les formes. Superbes. Remontant légèrement sa robe, elle découvrit une petite culotte de dentelle transparente, futile écrin d’un joyau offert à mes yeux ébahis. Son foulard victime de ses contorsions insolentes glissa lentement le long de son bras droit participant ainsi, innocemment, à ses jeux érotiques. Quand soudain, une pointe tombante s’embrasa instantanément au contact de la flamme. En quelques secondes Pénélope devint une torche vivante. N’écoutant alors que mon courage et mon cœur, héroïque et bravant le danger, je me jetai tel un vrai soldat du feu sur son corps… brûlant ! - Mais… François ! Qu’est-ce qui te prend ! Hurla-t-elle, furieuse et décontenancée. Es-tu fou ? Je voyais bien ses lèvres remuer et son visage se durcir mais je ne l’entendais ni ne la comprenais, trop occupé à combattre le feu sur lequel je m’acharnais à grands coups de serviette désespérés et ridicules. Ce fut elle, qui, d’une gifle magistrale, me sauva des abysses vertigineux de mon délire… et vaincut l’incendie ! - Pardonne-moi François ! S’excusa-t-elle très embarrassée. Mais tu l’as bien cherchée ! Se reprit-elle aussitôt, posant une main cajoleuse sur ma joue endolorie. - Je ne sais pas ce qui m’a pris ! Lui avouai-je d’une voix encore chevrotante. Tu n’as rien au moins ? ! - Mais de quoi parles-tu bon sang ? ! Retrouvant petit à petit mes esprits, je lui racontai dans les moindres détails, mon voyage hallucinatoire, récit croustillant pour lequel elle manifesta un vif plaisir. - Et moi qui te prenais pour un garçon sérieux ! Sortit-elle spontanément, radieuse, les fossettes rosies. Quelle imagination ! - Tu veux en connaître la suite ? M’enhardis-je. - Parce qu’il y a une suite ! Je suis tout ouïe ! S’amusa-t-elle, me prenant à mon propre piège. - Non… mais si tu ne m’avais pas giflé… - Eh bien? - Je te ferais sans doute, là maintenant, un bouche à bouche inoubliable ! - Rien que ça ! - Parfaitement ! - Je demande à voir ! - Vraiment ? -Tu as bien dit… inoubliable ? - Absolument ! - Rien ne t’en empêche ! - Quoi ? Tu veux que je t’… ! - Oui ! Nous avancions l’un vers l’autre irrésistiblement, à la cadence d’un pas par escarmouche avec ce même désir d’écourter au plus vite la distance qui nous séparait. Nos voix ébranlées se liquéfièrent dans la fusion d’un premier long baiser, presque maladroit emportés que nous fûmes par notre fougue. Le second, tout aussi violent, investit nos langues turbulentes que seule la douleur nous obligea à interrompre. - Partons ! Me souffla Pénélope à l’oreille, après me l’avoir mordillée. J’ai envie de toi… très envie. Je glissai sous mon verre un billet et entraînai mon infirmière vers la sortie, mes lèvres soudées aux siennes. - Votre monnaie Monsieur ! Cria la serveuse qui, en vérité, pria certainement très fort pour que le « Monsieur » en question ne se retournât point et la lui laissât… Prière exaucée… Le village dormait du sommeil du juste même si des miaulements torturés de chats errants et des aboiements rageurs de chiens enchaînés devaient troubler de temps à autre. Clouée au ciel étonnamment dépourvu d’étoiles la lune flamboyante imposait sa pleine rondeur. Une brise légère taquinait le feuillage luxuriant des chênes séculaires qui bordaient la grand-rue. Des nuées d’insectes s’affolaient sous les lampadaires, naturellement attirés par la violence et la chaleur de la lumière. Seuls au monde, Pénélope et moi marchions lentement, très lentement. Étreintes et baisers ralentissaient notre allure. Aux attouchements anodins et empruntés se succédèrent des caresses plus longues, plus sûres, plus précises. Fous de désir nous nous réfugiâmes dans le petit bois, situé en contrebas du bourg, à l’abri d’éventuels regards. Adossée à un arbre, la tête renversée Pénélope haletait. Sa poitrine dont le volume avait, me sembla-t-il, doublé ou presque, se soulevait généreusement à chacune de ses inspirations. Sa robe tout autant. - Qu’attends-tu pour me l’enlever ? Me souffla-t-elle devançant ma pensée. Viens… ! Elle écrasa fougueusement sa bouche contre la mienne et plaqua une main décidée sur mon sexe tendu qu’elle martyrisa à travers le tissu de mon pantalon. Ainsi provoqué je m’activai sur une fermeture Eclair interminable et parvins jusqu’au creux de ses reins. Pénélope lâcha prise se cabra brusquement électrisée par l’effleurement insupportable de mes doigts vagabonds sur sa peau. Encouragé par un second baiser de feu je dénouai et me débarrassai de son « funeste » carré de soie. Puis, d’un geste voluptueux, j’écartai les fines bretelles de sa robe qui tomba négligemment à ses pieds. Pénélope ne portait pas de soutien-gorge ; ses seins, loin de combler les amateurs de poitrines opulentes, suffirent à mon bonheur et se prêtèrent de bonne grâce au jeu de massacre de mes paumes insatiables. Pincés ballottés, pétris, je ne leur épargnai rien. Ma bouche affamée et mes dents avides se relayèrent, happant et croquant les deux mamelons durcis et violacés. Pénélope émit de petits cris de douleur, mâtinés de plaisir qui m’engagèrent à explorer d’autres reliefs inconnus de son corps magnifique. Je couvris de baisers et de caresses son ventre plat, nanti d’un charmant nombril duveteux et me retrouvai ainsi agenouillé, mes mains sur ses hanches mon visage sur son sexe bombé et humide que le rempart de dentelle ne protégeait plus. Je fis rouler la mince étoffe le long de ses cuisses et de ses jambes sans rencontrer la moindre résistance. Enfin, je libérai ses chevilles de sa robe froissée et de sa petite culotte, ne lui laissant, en tout et pour tout, que ses bas-jarretelles, artifices Ô ! Combien excitants ! Mes mains s’emparèrent alors de ses fesses et ma langue s’engouffra dans l’antre parfumé et enivrant de son intimité. Pénélope entra en transe, m’agrippa violemment par la tête enfonça ses ongles acérés dans mon cuir chevelu et agita longuement son bas-ventre sur un rythme effréné et éreintant à me couper le souffle. Son corps ruisselait de sueur, son entrecuisse de plaisir ; un élixir sucré-salé dont je m’abreuvai sans partage. - Prends-moi ! M’implora-t-elle épuisée, trempée, convulsive. Je quittai en hâte mes vêtements m’empêtrai dans mon pantalon, manquant à deux reprises de me vautrer à terre, trop excité par la pose insoutenable que s’appliquait à prendre Pénélope, au comble de l’impudeur et de la provocation. Le corps penché très en avant, jambes écartées, bras tendus et mains en appui sur son arbre, elle m’offrait son fessier doux et rebondi. N’y tenant plus j’empoignai avec force son remuant bassin et la pénétrai sauvagement. Ensemble, Nous exprimâmes notre jouissance fulgurante d’un cri, d’un seul qui déchira le silence de la nuit… Et me réveilla… !
Le car scolaire s’éloignait des Tournesols laissant derrière lui une traînée de fumée noire persistante symptomatique d’une mécanique usée ou mal entretenue. Pierrot, le veilleur de nuit, rencontrait aussi quelques problèmes avec sa monture, une vieille bicyclette dont la chaîne détendue déraillait à tout bout de champ. Quant à moi, je me remettais difficilement de mon escapade nocturne ; des bribes désordonnées et confuses de mon rêve merveilleux, mais frustrant, stimulaient encore mes neurones enflammés. J’arrivai à la sacro-sainte réunion du lundi avec un bon quart d’heure de retard ce qui déclencha une vive colère chez Roubieux. Curieusement, ce dernier dirigeait la séance et une certaine tension régnait dans l’équipe. Après une tirade interminable et grand-guignolesque sur le respect d’autrui il me cracha ces mots à la figure, tel un serpent son venin : - N’oubliez pas Letessier, que vous êtes toujours en période d’essai ! - Mauvaise nuit ! Mentis-je, faussement penaud, plus enclin à le renvoyer dans ses cordes pour ce coup bas. Alice avait raison : ce qu’elle affirmait au sujet du personnage en des termes choisis et élégants se résuma pour moi, à cet instant précis, en un seul mot de trois lettres beaucoup moins académique. Roubieux occupait le siège du patron. Une raison supplémentaire pour le détester un peu plus. L’absence de Darfeuille me tracassait d’autant plus que je devais lui soumettre une liste des matériaux nécessaires à la réfection de l’atelier. Mais aux mines défaites de mes collègues je compris que quelque chose lui était arrivée durant cette nuit. Celle-là même où Pénélope et moi faisions l’amour ! - Le patron ne vient pas ? Demandai-je à Roubieux faisant fi de son regard méprisant. Mes yeux voilés balayèrent lentement l’assistance silencieuse et prostrée à la recherche d’une réponse, quand bien même je la redoutais. - Merde… ! Dites-moi quelque chose ! Suppliai-je, des trémolos dans la voix. Où est-il ? - A la morgue ! Éclata soudain Yvonne, très éprouvée. A la morgue ! Rarement démonstratif, sans doute un héritage culturel de mon cher père, cette nouvelle me bouleversa et mes larmes en témoignèrent. Victime d’un hoquet oppressant je réclamai un verre d’eau, tâche dont se chargea naturellement Pénélope, l’esquisse d’un sourire aux lèvres. Bon Dieu qu’elle était belle ! - Je vous prie de m'excuser… j'aimais beaucoup cet homme même si je le connaissais à peine. - Mais vous débloquez complètement Letessier ! S’emporta Roubieux. On ne vous parle pas du patron ! C’est de Matthieu dont il s’agit… !
La disparition de Matthieu, le plus âgé des pensionnaires, remontait au samedi après-midi. Le plus âgé et aussi le plus gourmand ! Tous pensaient qu’il ne résisterait pas à l’appel du ventre et qu’il rentrerait très vite au plus tard dans la soirée, à l’heure du repas. Les gendarmes eux-mêmes habitués aux frasques de l’adolescent s’étaient contentés de notifier l’incident sur la main courante. Ils n’entamèrent de sérieuses recherches que le lendemain, au petit matin, se déployant principalement vers les deux ou trois cachettes privilégiées de Matthieu : la gare désaffectée, un wagon rouillé et un vieil hangar sous lequel le plus gros fermier du village entreposait son matériel agricole. Des mégots récents jonchaient le sol mais ne constituaient pas une preuve tangible du passage du garçon à ces endroits, d’autres enfants fréquentaient aussi le coin pour y fumer clandestinement. Dimanche tirait à sa fin et toujours aucune trace de Matthieu. Pas même un début de piste. L’inquiétude cette fois mordait sur l’optimisme qu’avait affiché jusque là la maréchaussée. Mais personne n’osait encore évoquer le pire. Vers vingt deux heures, à la tombée de la nuit, Édouard LAMBERT, un apiculteur qui habitait un manoir cossu en amont du village, constata que plusieurs de ses ruches avaient été renversées et éventrées durant son absence. Dépêchés sur les lieux, les gendarmes identifièrent difficilement la masse informe sur laquelle des milliers d’abeilles désorientées s’étaient agglutinées. Lorsque Darfeuille revint de la morgue il prononça cette phrase terrible, la gorge nouée : - J’ai reconnu le petit à ses vêtements ! Et il pleura…
Emmitouflée dans le drap de notre lit Bettina dormait paisiblement sur le canapé, le visage lisse et détendu. Un léger ronflement rassurant, sortait de sa bouche entrouverte. Quant à moi, je révisais mes gammes en sourdine, lisais mon courrier, attendant patiemment qu’elle se réveillât. Nous avions repris nos habitudes. Enfin presque ! La fatigue gagnait plus facilement Bettina qui se remettait tout doucement de son opération, l’ablation de sa tumeur au fémur. Les forces parfois lui manquaient pour me rejoindre et se donner à moi. Ces matins-là, inquiet de ne pas la voir venir à mon côté, je me précipitais dans notre chambre et me blottissais tout contre son corps pour en sentir la chaleur. Apaisé, j’osais alors un doux baiser dans le creux de ses reins et une caresse furtive dans ses cheveux épars. Puis, ma crainte disparue, je retournais à mon piano… Durant mon absence une commande très particulière m’était parvenue, une commande financièrement très alléchante, qui en d’autres circonstances, ne m’eût pas rebuté. Seulement le nouveau produit − révolutionnaire - pour lequel je devais composer la musique de lancement, résidait en une crème antirides, revitalisante ! Le responsable du projet avait même cru bon m’adresser nombre d’accroches pour guider mon inspiration, poussant son professionnalisme jusqu’à l’indécence, certes involontaire, mais intolérable à mes yeux : - Prenez le temps de vivre ! - Laissez les rides aux autres ! - Restez belle jusqu’au bout ! D’autres inepties du même acabit occupaient une demi-page, mais toutes eurent sur moi des effets inverses à ceux escomptés par leur auteur. Je fus incapable d’écrire la moindre note sans en éprouver un mal-être. La tristesse et l’impuissance me dominaient, les larmes me submergeaient. A quelques mètres de moi, se mourait la femme que j’aimais. Une femme qui jamais n’aurait de rides. Une femme à qui le temps manquerait cruellement pour simplement vivre. Aussi, dans une lettre polie, déclinai-je l’offre, prétextant une surcharge de travail. L’accepter eût été une trahison… Comme tous les matins, composé de fruits de saison, de tartines grillées beurrées et de brioche aux raisins de Corinthe, le tout disposé avec goût autour d’un grand bol de café noir, le petit-déjeuner de Bettina fumait sur un plateau très coloré. Seuls, un verre d’eau plate et quelques comprimés blanchâtres dénaturaient l’ensemble. Des intrus qu’elle avalait avec dégoût et résignation. Quels que fussent nos efforts communs pour ignorer la mort, la chasser de notre esprit, l’écarter de notre présent, chaque mot, chaque geste chaque regard, nous ramenait à elle insidieusement. Six mois, un an, deux peut-être, le décompte des mois, des semaines, des jours nous obsédait, nous torturait. Selon que l’état de santé de Bettina s’améliorait ou se détériorait, nous repoussions ou avancions l’échéance. La mort se jouait de nous, imposait ses règles, les changeait sans cesse. Et nous Bettina et moi, entrions dans son jeu, en proies faciles que nous devenions. Nous faisions son lit à cette charogne… Il fallut que notre existence sombrât dans la déraison, jusqu’aux confins de l’inconscience, pour se sortir de son emprise étouffante et destructrice. Une merveilleuse nouvelle, inattendue, vint tout bousculer : la certitude, le temps, l’espoir. Un miracle de la vie, la vie elle-même… Mais le cancérologue, de qui nous exigions la vérité sans épanchement, tempéra notre optimisme par ces mots : « Juste un sursis mes enfants… juste un sursis… ! »
Une pile de journaux d’une épaisseur inhabituelle bloquait l’entrée de l’hôtel. Encore ensommeillé, Viking, les cheveux ébouriffés et les moustaches en bataille, enclencha la clef dans la serrure, ouvrit la porte, se saisit en râlant de cet encombrant colis et le posa lourdement en bout de comptoir. Je m’installai au bar et lui commandai un café serré. Mais l’ingrat m’ignora, disparut sans un mot dans l’arrière-cuisine. Les néons s’allumèrent à tour de rôle, ceux de la salle principale puis ceux du couloir et des toilettes. Au plafond, les pales du vieux ventilateur entreprirent de lents mouvements circulaires dans un sifflement désagréable qui s’estompa peu à peu. Peigné et rafraîchi, Viking réapparut et exhuma un dernier bâillement, me tendit une main ferme et chaleureuse, daignant enfin m’adresser la parole qu’il enrichit d’un sourire goguenard. - Salut François… café ? - Salut Viking… café ! Lui répondis-je en écho. - Comment ça va chez la Berthelot ? - Bien… très bien ! - Tant mieux ! Tu sais, depuis ton départ, l’hôtel est vide. - Je sais Viking, je suis vraiment désolé, mais je ne… - Remarque, je me lève un peu plus tard comme ça ! Viking parlait toujours à mots couverts mais le ton de sa voix le trahissait. Il regrettait sincèrement mon départ, et même me le reprochait-il insidieusement. L’homme avait certes du cœur, mais l’hôtelier une affaire à gérer. Bonne pâte, je l’aidai à descendre les chaises retournées sur les tables, disposai les journaux sur le présentoir à roulettes puis regagnai ma place où un café fumant m’attendait. Viking déplia un torchon et essuya un monticule de verres embués en équilibre fragile sur l’égouttoir. Un homme en salopette bleue manifestement un habitué, entra et s’avança jusqu’au bar, s’emparant au passage d’un journal derrière lequel il disparut. Viking tenait déjà dans une main une bouteille de vin blanc d’Alsace et dans l’autre un verre à pied qu’il remplit à ras bord. L’homme grommela, dévia le journal de son visage, se pencha, trempa habilement ses lèvres à la surface, aspira une longue gorgée dans un bruit de succion incongru, puis se redressa pour se replonger dans son canard. La soixantaine bien avancée, vieux garçon, Fernand GAMBLIN exerçait la profession de garagiste depuis plus de trente cinq ans. Ces derniers mois, sa clientèle s’était raréfiée tant il ne respectait plus les délais, et surtout, intégrait trop souvent dans ses factures le montant de ses consommations personnelles. Seuls quelques fidèles lui confiaient encore leur véhicule, par commodité mais uniquement pour de simples interventions et à des prix forfaitaires. Fernand s’en contentait. D'ailleurs, d'après la rumeur, il n’était pas à plaindre. Si son affaire périclitait dangereusement, sa fortune en revanche n’en souffrait pas. Quand bien même il dépensait des sommes folles à boire plus que de raison, il ne finirait pas ses jours dans la misère. Une cirrhose l’emporterait probablement bien avant ! « Le mariage appauvrit les hommes, le célibat les enrichit ! » Tel était son credo, certes réducteur, mais bougrement efficace. Viking ne le servait plus, préférant lui laisser la bouteille à portée de main, qu’il viderait de toute façon sans la moindre difficulté. Il en fallait bien davantage pour étourdir le bonhomme à la trogne enluminée burinée par l’alcool. Malgré son irrésistible penchant pour le Tokay qui lui valut moult fois de se réveiller en cellule de dégrisement, tous lui témoignaient de l’affection, certains mêmes du respect. Le « Professeur », comme beaucoup le surnommaient, connaissait et racontait mieux que personne l’histoire du village et de ses habitants. Correspondant local durant plus d’un quart de siècle d’un grand quotidien régional, Fernand possédait une collection impressionnante d’articles et de photos qu’il exposait chaque année, à l’occasion de la kermesse de l’école publique. Les enfants, et aussi les adultes, se délectaient de ses récits qu’il pimentait de détails savoureux, avec une verve inimitable. Malheureusement, en décembre dernier, il défraya lui-même la chronique des faits divers. Un accident de voiture, une fillette renversée, un alcootest positif, et cela en fut fini de ses chroniques villageoises. Pourtant Fernand continuait à enrichir sa collection en découpant et en classant avec soin tous les articles de son successeur, bien qu’il en critiquât systématiquement le style trop tapageur à son goût. La manchette relative à la mort de Matthieu n’échappait pas à la règle. - Les abeilles tueuses ! Ah ! Celui-là pour vendre son papier… - Qu’est-ce que tu lui reproches à ce journaliste ? Lui demanda Viking amusé. -Tout ! Postillonna Fernand, qui, déjà manifestait les premiers signes d’une ivresse annoncée. Tiens, écoute donc ça ! Il repoussa son verre d’un geste rageur posa bien à plat le journal sur le comptoir et lut fidèlement, avec dans la voix une certaine ironie, l’article de son confrère, s’aidant de son index comme le font les enfants qui apprennent à lire.
« Que s’est-il donc passé ce dimanche après-midi chez Monsieur Édouard LAMBERT Vice-président de la coopérative apicole La Ruche d’Or… ? Pour des raisons qui resteront mystérieuses à tout jamais, Matthieu, un jeune pensionnaire des Tournesols, s’est aventuré dans le rucher de notre sympathique apiculteur absent au moment des faits et a délibérément saccagé plusieurs ruches. Un geste fou qui lui a malheureusement coûté la vie. En effet, le garçon n’a pas survécu aux milliers de piqûres et c’est un corps ensanglanté, criblé d’aiguillons, qu’ont découvert les services de la gendarmerie, peu après 22 heures… » Fernand occulta la formule consacrée aux condoléances de la rédaction et replia écœuré, son journal. Viking lui rapprocha son verre, et, mine de rien, revint à la charge. - Il est bien écrit cet article… il n'y manque rien… pas vrai ? J’observai Fernand du coin de l’œil. L’expression de son visage ne trompait pas. il préparait sa réponse et elle serait, à n’en pas douter, à la hauteur de sa réputation : cinglante ! Je soupçonnai aussi Viking de l’avoir volontairement provoqué. D’ailleurs, le sourire malicieux qu’il m’adressa fleurait la préméditation. - Ne joue pas les crétins ! Commença doucement le professeur. Tu sais très bien ce que je veux dire. - Comment ça ? Protesta Viking, très mauvais comédien. Bien qu’il m’eût ignoré jusqu’à cet instant, Fernand me lança un regard hostile et menaçant. Ma présence semblait le gêner. Il détourna les yeux vers Viking, qui, d’un hochement de la tête, lui donna son assentiment… et lui remplit son verre. - Lambert... il était là... chez lui ! - Qu’est-ce que tu racontes ? Lâcha Viking circonspect. - Les chiens ! Répondit laconique le vieux garagiste. Ils étaient enfermés dans le chenil. - Et alors ? ! - Et alors ! Répéta Fernand agacé. Lambert lâche toujours ses dobermans dans son parc quand il s’absente. Jamais le gamin n’aurait pu franchir le mur d’enceinte… il était là j’te dis ! - Bon ! D’accord, il était là! Admit difficilement Viking. Mais ça prouve quoi ? Fernand riposta du tac au tac : - Qu’il a menti ! Et aux gendarmes en plus ! Appuya-t-il, frappant du poing sur le comptoir comme un forcené. Viking sauva la bouteille de justesse sacrifiant le verre à sa chute inéluctable. Je me précipitai dans l’arrière-cuisine et en revins muni d’une pelle et d’une balayette. Je ramassai les principaux débris que piétinait allègrement Fernand sans même s’en rendre compte. Viking m’offrit un autre café pour la peine et remplaça le verre cassé. Il prit son éponge, la comprima très fort dans la paume de sa main gauche. L’envie de sermonner le professeur le tenaillait, mais je devinais surtout dans son regard combien ses révélations avaient aiguisé sa curiosité. L’éponge retrouva sa forme originelle. - Peut-être a-t-il tout simplement oublié de les sortir ses chiens avant de partir ! Relança-t-il. Et dans ce cas il n’a pas menti… il était vraiment absent. - Alors pourquoi n’ont-ils pas aboyé… ? Tu les as entendus, Toi, ses chiens ? - Non, c’est vrai ! Reconnut Viking. Ils n’ont pas aboyé. Tu marques un point. - Ah ! Quand même ! - Ne te réjouis pas trop vite Professeur ! Il doit y avoir une autre explication. - Ah, oui ! Laquelle ? Crois-moi Viking il était là… un point c’est tout ! - Mmm… ! - Et vous Monsieur ? Me surprit-il. Puisque vous écoutez, vous en pensez quoi ? Fernand me fixait avec insistance, mais l’inimitié à mon égard avait disparu. - Moi ? Fis-je l’air ahuri. Je ne sais même pas à quoi il ressemble ce Lambert… mais je connaissais bien le jeune Matthieu… je me demande ce qu’il pouvait bien faire chez ce type. - C’est une putain de bonne question mon gars ! S’autorisa-t-il à me répondre entourant mon épaule d’un bras comme le ferait un vieux compagnon de beuverie. - Il y était pourtant ! Intervint de nouveau Viking. Mais quelle idée de saccager des ruches, C’est de l’inconscience ! - Tu le fais exprès ou quoi ! Se fâcha Fernand, sur qui, provisoirement, l’alcool ne semblait plus avoir d’effet. Tu imagines un enfant en culotte courte et en sandalettes éventrer ne serait-ce qu’une seule ruche ? C'est impossible ! - Alors qui ? Insista Viking. Puisque tu prétends que ce n’est pas le gamin. Je m’immisçai brusquement dans leur conversation, balayant d’un coup les tergiversations harassantes des deux sexagénaires. - Ce n’était pas un accident ! N’est-ce pas ? - Non ! Confirma Fernand. Ce n'en était pas un. - Oh là ! Oh là ! Comme vous y allez tous les deux ! Réagit Viking dont le front ruisselait à grosses gouttes. Vous n’avez aucune preuve de ce que vous avancez. J’essayai de le convaincre tant bien que mal : - C’est vrai ! Tu as raison… nous n'avons pas de preuves... mais Matthieu était la risée de ses petits camarades. Un rien l’effrayait. Alors je le vois mal s’aventurer seul dans un tel endroit. - Avec des molosses montant la garde de surcroît ! Enchérit Fernand. Ce sont CINQ ruches qui ont été détruites Viking ! CINQ ! Ce n’est pas l’œuvre d’un môme de treize ans. Viking nous écoutait bouche bée. Tout en sueur il se saisit de son torchon et se le passa sur le visage sans même se soucier de son état de saleté. Ses moustaches en désordre, il en pinça chaque extrémité qu’il lissa simultanément. - Ca se tient ! Se rallia-t-il enfin à nous. Tu devrais peut-être en parler à L’adjudant-chef CORTEZ. - Qui ? Moi ? S’affola Fernand sur qui le vin cette fois agissait. - S’il te voit dans cet état il ne t’écoutera même pas et te mettra au trou direct ! Rétorqua assez méchamment Viking. Cela ne ferait pas un pli ! J’irai moi ! Mais tu ferais mieux de ralentir sur la bouteille Fernand ! Malgré les réprimandes de son ami l’incorrigible garagiste ne put résister à un dernier verre, jurant ses grands dieux qu’il n’était pas saoul mais juste un peu parti. Pourtant, quelques minutes plus tard il tombait à la renverse sur le sol sans que Viking et moi ne pussions amortir sa chute. Assez gravement touché à la tête, Viking alerta les pompiers qui avant d’évacuer le blessé sur une civière, ne manquèrent pas de l’assener de reproches. - Ils vont bien ceux-là ! Maugréa Viking vexé. Qu’ils viennent pour leur calendrier… que dalle ils auront ! Je m’apprêtai à le réconforter, quand soudain il éclata de rire. - Regarde, là-bas, sous la table ! Bredouilla-t-il. C’est son râtelier ! J’esquissai malgré moi un sourire poli car l’image atroce de Matthieu se débattant de toutes ses forces contre des milliers d’abeilles me hantait. Je ramassai l’objet insolite l’enveloppai dans mon mouchoir et glissai le tout dans la poche intérieure de ma veste, à l’insu de Viking toujours hilare. Je me promis de restituer ce colis peu ragoûtant à son propriétaire le soir même, à l’hôpital s’il s’y trouvait encore ou chez lui. En sortant de chez Viking une question me tarauda : Personne n’avait entendu les chiens aboyer. Mais quelqu’un avait-il seulement entendu crier le jeune garçon ? Dans ce cas, ce quelqu’un se sera manifesté auprès de Cortez, pensai-je. Si non, cela signifiait que Matthieu était déjà mort ou inconscient avant même que les abeilles ne s’acharnassent sur lui. Sur le chemin des Tournesols, j’eus la sensation bizarre que le dentier du professeur jouait des castagnettes dans ma poche. J’éclatai de rire à mon tour. Pardon Matthieu …
Darfeuille tapotait sa pipe sur le rebord d’une fenêtre pour en évacuer les résidus de tabac restés collés aux parois du fourneau. Il avait la mine des mauvais jours. J’en compris la raison quand je vis la fourgonnette des gendarmes arriver en trombe dans l’allée centrale et freiner à tout rompre dans la cour. Deux larges bandes noires, longues de plus d’un mètre, marquèrent nettement l’asphalte. Darfeuille ne manqua pas de les montrer aux deux militaires sitôt ces derniers sortis de leur véhicule et les houspilla avec véhémence. Le plus gradé, reconnaissable à son képi et à ses épaulettes galonnées, excusa son chauffeur jeune recrue encore sous les drapeaux. - Il faut les comprendre... ils sont fougueux à cet âge là ! - Je ne trouve pas ça pas drôle Cortez ! Lui rétorqua le patron. Des enfants vivent ici ! - Pas tous ! Lâcha alors l’adjudant-chef très vexé que Darfeuille lui tînt tête. Je suis d'ailleurs là pour vous entendre à ce sujet ! Ce dernier, effaré, réprouva d’un haussement d’épaules la remarque déplacée de Cortez. Sans un mot, le trio gravit quatre à quatre les marches du perron et s’engouffra dans l’entrée. Je regardai la fourgonnette bleue surmontée de son gyrophare ostentatoire et un tantinet provocateur. A quinze ans, un simple clou aurait fait mon bonheur. Mais à trente quatre ans j’avais la prétention d’être un peu plus finaud, tout en restant un grand enfant. Il me fallait juste imaginer une autre astuce pour atteindre le même objectif. Je la trouvai... ! Deux bonnes heures s’étaient écoulées quand enfin le patron pénétra dans l’atelier où je l’attendais, les traits tirés et le regard sombre. - Ça va comme vous voulez ? Lui demandai-je idiotement. - Couci-couça ! Me répondit-il avec indulgence. - Ils sont venus pour Matthieu ? - Pour Matthieu… et les autres ! Ajouta Darfeuille d’une voix empreinte de tristesse et d’incompréhension. Merde ! J’ai oublié ma pipe et mon tabac, ragea-t-il, fouillant nerveusement dans ses poches. Allons dans mon bureau. Je le suivis sans crainte et me gardai bien cette fois de lui faire la moindre grimace. Il se retourna et me sourit. Sans doute cette pensée l’avait-elle aussi traversé au même moment. Nous croisâmes les deux gendarmes affairés autour de leur véhicule. Le plus jeune se frottait les cheveux avec insistance tandis que Cortez fulminait assis à l’avant sur le siège passager. Darfeuille se retourna à nouveau vers moi et me lança une œillade discrète mais éloquente. A peine Nous entrâmes dans son bureau qu'il se rua sur son objet fétiche et le porta à sa bouche avec avidité. Des volutes de fumée blanches cachèrent un court instant son visage puis se dissipèrent dans la pièce emportant avec elles toute la tension qu’il exprimait. - Je ne connais rien de meilleur qu’une bonne pipe pour me calmer ! Affirma-t-il avec imprudence, et, à mon sourire, comprit, mais un peu tard, l’équivoque de ses propos impromptus. - Je suis bien de votre avis Monsieur ! Parvins-je à lui répondre avant que tous deux ne cédions à un fou rire… et à quelques facilités de langage dont les hommes sont si friands quand ils sont entre eux. Nous revînmes sur la visite de Cortez laquelle avait trait non seulement à la mort de Matthieu mais aussi à celle de deux autres pensionnaires : Stéfan, dont le suicide lui paraissait suspect, malgré les résultats de l’autopsie, et Julien, disparu tragiquement au début du printemps, lors d’une terrible tempête. Une mort par noyade que me relata en détails le patron et qui n’avait pas convaincu l’adjudant-chef. - Cortez m’a paru très soupçonneux… et surtout très déterminé ! Il a exigé que je lui remette le registre du personnel. - Le registre du personnel ! ? Mais pour en faire quoi ? - Sûrement pour des vérifications d’usage. Vous êtes inquiet François ? - Non… NON ! Répétai-je avec force. Pas du tout ! Seulement en agissant ainsi, il oriente ses recherches sur l’un de nous. C’est étrange. - Alors à votre place, je m’en débarrasserais au plus vite. Je feignis l’étonnement, mais très mal. - Des clefs François ! Des clefs de la fourgonnette, précisa-t-il, le visage barré d’un sourire complice. J’acquiesçai d’un bref hochement de la tête et bifurquai sur le motif pour lequel je voulais m’entretenir avec lui : - Je dois vraiment le couper, cet arbre ? - Oui ! La commission de sécurité a déjà consigné cet ordre dans son rapport de l’année dernière. Et Roubieux ne me laissera pas tranquille tant qu’on n’en aura pas fait des copeaux. Je suis désolé. - Bien ! Dans ce cas je l’abattrai jeudi matin, en l’absence des enfants. - Entendu François ! Dites-moi, vous faites quoi ce dimanche ? - Je ne sais pas encore... pourquoi ? - C’est la kermesse de l’école publique et tous les enfants du centre y participent. Ce serait bien si vous… - Alors je viendrai, le devançai-je d’une voix enjouée, heureux qu'il m'y invitât. Darfeuille jeta un œil discret sur sa montre. Une autre technique bien à lui qui signifiait la fin de notre entretien. Il se leva et me serra la main. - Bien sûr ! Madame Letessier sera la bienvenue. A ces mots, un flot de salive vint inonder ma bouche et de larmes mes yeux. - Quelque chose ne va pas François ? S’émut le patron. - Ma Compagne est morte… il y a cinq ans. - Je suis vraiment navré, s’excusa Darfeuille, très gêné. - Vous ne pouviez pas savoir, fis-je compréhensif. - Vous voulez en parler ? - Une autre fois peut-être Monsieur Darfeuille. Une autre fois… Ma journée terminée, je quittai les Tournesols pour l’hôpital où je retrouvai Fernand profondément endormi, la tête cerclée d’un large bandage et l’épaule droite en écharpe. Je déposai délicatement son dentier sur la tablette, entre son verre et sa bouteille… d’eau ! J’attendis la pleine nuit pour me rendre à la rivière et y jeter le trousseau de clefs des gendarmes… Cinq kilomètres à pieds, ça use, ça use... Cinq années de solitude… plus encore…
Une pluie battante tombait sans discontinuer depuis la veille. Mais comme la météo annonçait des éclaircies dans la matinée, la participation des enfants au concours de pêche fut maintenue. Les éducateurs n’eurent aucun mal à réveiller les garçons à six heures contrairement aux jours d’école où il leur fallait davantage les secouer pour les tirer du sommeil. Durant sa nuit de veille, Pierrot avait monté les lignes et préparé les amorces. Yvonne terminait des sandwiches dont la garniture relevait du mystère et la mise en bouche de l’exploit tant leur épaisseur était impressionnante. Roubieux avait descendu une vieille malle en osier du grenier contenant des cirés jaune canari achetés quelques années auparavant qu’il ressortait toujours pour cette même occasion. Il en rafistola quelques uns déchirés çà et là à l’aide de bandes adhésives marron. La pluie redoublant de violence, la photo souvenir prévue initialement sur le perron, une vieille tradition aux Tournesols, fut prise dans le réfectoire au grand dam des enfants. Mais sitôt sorti, chacun apprécia le bien-fondé de cette initiative. Des trombes d’eau déferlaient et transformaient la cour en véritable pataugeoire. Une aubaine que saisirent les plus téméraires pour improviser une chorégraphie à la Gene Kelly, malgré un sol rendu particulièrement glissant. Roubieux actionna son caméscope et invita, tout en filmant la scène, son petit monde à monter dans l’autocar… L’attribution des places avait déjà commencé quand l’équipe se présenta au point de rencontre, une baraque en déshérence bardée d’autocollants publicitaires, posée sur un petit terrain plat d’où filaient deux sentiers pierreux. L’un descendait à la rivière l’autre serpentait jusqu’à l’orée d’un bois aux arbres clairsemés, rachitiques. Un jeune bénévole distribuait les bristols numérotés au fur et à mesure des arrivées. La pluie ayant fragilisé les abords et relevé sensiblement le niveau de l’eau, Roubieux prodigua des conseils de prudence aux garçons et remit à chacun son carton au dos duquel on pouvait lire le règlement du concours et la liste des prix à gagner. Le hasard sourit aux enfants. Les emplacements qui leur furent affectés se situaient dans la partie la plus large de la rivière. La plus profonde aussi. Un endroit très poissonneux que jalousaient beaucoup de pêcheurs avertis. D’aucuns prétendaient même y avoir attrapé leurs meilleures prises : carpes brochets et truites saumonées. Une rumeur tenace courrait selon laquelle un gigantesque silure, d’une force inouïe, y sévissait toujours et sortait parfois la tête de l’eau arborant tel un trophée ses mâchoires mutilées, transpercées d’hameçons. Peu effarouchés par cette histoire ressassée, probablement montée de toutes pièces dans le seul but de les chasser de ce coin tant convoité, les garçons s’y installèrent et déplièrent comme prévu leur canne. La couverture nuageuse se déchirait péniblement laissant apparaître de timides pans de ciel bleu. Mais au loin l’orage grondait et une armée menaçante de cumulo-nimbus s’approchait du village. Prudents, les enfants s’encapuchonnèrent et boutonnèrent leur ciré jusqu’au cou. Certains, accoutrés d’un imperméable beaucoup trop grand, offraient une telle prise au vent qu’ils préférèrent s’asseoir à même le sol pour mieux lui résister. Déjà plusieurs concurrents se ravisaient convaincus de l’imminence d’une forte tempête. A juste raison ! En quelques minutes le ciel s’obscurcit, les nuages s’éventrèrent et libérèrent leurs eaux. Le vent se souleva en rafales dévastatrices, pactisa avec la pluie diluvienne pour transformer la rivière en un torrent furieux. Une énorme vague de poussière, haute de plusieurs mètres, roula le long de la grève et s’engouffra dans le bois, emportant avec elle le toit de la cabane où nombre de pêcheurs s’étaient réfugiés. Des branches malades exsangues, lui cédèrent aussi. Offrant un spectacle insolite, elles surfèrent un instant sur la crête et disparurent à l’horizon, happées par leur destin. Puis peu à peu les éléments se calmèrent ou plutôt s’éloignèrent, abandonnant dernières eux les vestiges de leur colère fulgurante… Blessé, mais conscient, Roubieux arracha un porte-voix des mains d’un organisateur qui s’apprêtait à l’utiliser. Il appela méthodique et posé, un par un, les garçons par leur prénom. Il renouvela l’opération plusieurs fois avec toujours une parfaite maîtrise de soi. Sans succès. L’attente parut interminable, une vraie torture. Un silence indicible plombait l’atmosphère. Un silence de recueillement. Prémonitoire ! Quand, enfin, un petit groupe sortit du bois, avec à sa tête le jeune Geoffroy. Roubieux se signa et se précipita vers lui. - Tu n’as rien ? Lui demanda-t-il tout en posant ses mains sur le visage boueux de l’enfant. - Non ! Gilles ! Répondit Geoffroy frigorifié. Roubieux, rassuré, s’approcha des autres garçons et les réconforta d’un même geste d’affection. L’un d’eux se plaignit d’un bras. Roubieux diagnostiqua une fracture qu’il réduisit sur place, avec une dextérité surprenante, sous les regards éberlués des gamins. Il désinfecta aussi quelques plaies superficielles. Transis de froid et affamés tous regagnèrent l’autobus dans un calme inaccoutumé. Les sandwiches d’Yvonne trouvèrent leurs maîtres, furent engloutis en un temps record. Progressivement, débouchèrent du bois d’autres enfants, seuls ou en petits groupes. Tous sanglotaient. A l’écart de ses camarades Clément, lui, ne pleurait pas, mais présentait un visage blême et défait. Roubieux, qui soufflait un peu, assis sur le marchepied du car, s’en émut et accourut à son secours. - C’est fini bonhomme ! Lui dit-il esquissant un léger sourire. Mais Clément demeurait prostré, les yeux révulsés, au bord de l’évanouissement. Roubieux, tout en lui parlant, porta l’enfant et l’allongea sur la banquette arrière de l’autobus. - Reste avec nous Bonhomme, étouffa-t-il d’une voix plaintive. Roubieux fit montre d’une extrême tendresse, très inhabituelle chez cet homme insaisissable, au caractère inconstant, plus enclin à un certain détachement qu’à une véritable compassion à l’égard de ses congénères. Son comportement, du reste admirable, étonna vraiment. Clément émergea enfin de sa torpeur les joues rougies, légèrement enflées par les gifles appuyées de Roubieux sur qui l’impatience avait un peu mordu. Il aida l’enfant très affaibli à se redresser, lui prit le menton entre le pouce et l’index, tenta de lui tirer quelques mots. - Clément ! Tu m’entends ? Réponds-moi bonhomme ! Le jeune garçon au regard absent remua ses lèvres avec peine, et, dans un souffle caverneux, venu du fond de ses entrailles, parvint à balbutier quelques mots et à tendre son bras en direction de la rivière : - Julien… là-bas… dans l’eau… Son corps fut repéré et repêché dans l’heure. L’étendue jaune que formait son ciré à la surface de l’eau avait facilité les recherches…
Je vis au premier coup d’œil qu’un intrus s’était introduit dans l’atelier. Un début de panique me gagna en même temps que je posai une main sur ma tête, à l’endroit de ma bosse disparue. Je m’emparai du bout d’un chevron qui avait servi à la réfection de la charpente et prolongeai ainsi mon bras de soixante centimètres pour pousser la porte anormalement entrouverte. Au sol, des empreintes très fraîches de pas témoignaient de la présence ou du passage récent d’un visiteur. Elles me tranquillisèrent aussi. L’importun chaussait du trente six, du trente sept tout au plus. Je remarquai un détail amusant, auquel il n’avait pas pensé et qui le trahissait ; toutes ses empreintes allaient dans le même sens et à moins qu’il les eût, pour ressortir, parfaitement épousées - à reculons de surcroît - mon visiteur était toujours là ! J’aperçus dans le faisceau lumineux d’une tuile de verre, une tête blonde que j’identifiai aisément à la faveur d’un épi rebelle. Certains enfants sont persuadés de leur invisibilité par le seul fait de fermer les yeux, d’autres en cachant leur visage dans leurs mains. Corentin était de ceux-là. J’actionnai l’interrupteur. Immobile, tapi dans l’ombre joueuse d’un tube néon défectueux, l’enfant persistait dans sa croyance naïve. Je patientai un long moment à ses pieds avant que le blondinet, aux prises avec une crampe soudaine, daignât enfin dérouler ses cent trente centimètres. Cent trente trois avec l’épi ! Je l’accueillis d’un franc sourire. Lui d’une grimace que j’interprétai, à tort ou à raison, comme une réaction à sa douleur musculaire. - Salut Corentin… tu veux un chewing-gum ? Copinai-je, un tantinet ridicule. L’enfant écarquilla les yeux. Sans doute s’attendait-il à une remontrance de ma part. - « Y » sont à quoi ? Me demanda-t-il encore craintif. - A la « chloro ! » Fis-je, plongeant une main dans la poche… vide de mon pantalon. - T’en as pas à la fraise ? S’enhardit-il. - Non ! Ni à la fraise, ni à la « chloro » d’ailleurs ! Craquai-je, cédant à un fou rire incontrôlable. Un fou rire communicatif à voir le visage de l’enfant se dérider. Je me félicitai de mon effet en dépit de la manière très discutable pour parvenir à mes fins. Corentin entra en confiance et c’était ce qui m’importait ! Je l’invitai à me suivre jusqu’à l’établi sur lequel une tronçonneuse en pièces détachées m’attendait, un vieil outil couvert de rouille faute d’un entretien régulier. La chaîne trempait dans un bain d’acide et retrouvait petit à petit sa brillance d’origine. Corentin se tenait à distance mais observait le moindre de mes gestes. Sa moue boudeuse m’interpella : - Tu en fais une tronche ! Qu’est ce qui ne va pas ? - T’as pas le droit ! Bougonna-t-il, le regard torve. - De quoi me parles-tu ? -T’as pas le droit ! Répéta-t-il, avant de se précipiter au fond de l’atelier pour y reprendre la position recroquevillée dans laquelle je l’avais trouvé en entrant. Je restai interdit devant son revirement incompréhensible et essayai vainement d’en connaître la raison. A bout d’arguments, je tentai une boutade : - C’est à cause du chewing-gum ? C’est ça ? Mais je me heurtai au mur du silence. Corentin ne pipa mot, me lança quelques œillades obliques, cacha ses premières larmes dans le creux de ses genoux aigrelets. Désemparé, je le laissai à sa bouderie et regagnai ma table de travail où je commençai le remontage fastidieux de cette satanée machine. Comme tout bricoleur qui se respecte j’accusai le fabricant, sous l’affirmation de Monsieur « je sais tout » d’avoir intégré volontairement des pièces superflues, pour qu’une fois démontées, elles anéantissent tous les efforts de l’utilisateur pour les remonter et l’obligent ainsi à renouveler son outillage. Je dénonçai cette pratique déloyale avec vigueur en des termes injurieux, très explicites. Étrangement, mes paroles « colorées » eurent pour effet de ramener mon blondinet à de meilleurs sentiments. Échaudé par sa susceptibilité à fleur de peau, je repris le contact avec d’infinies précautions, sur la pointe des pieds : - On ne boude plus ? Bien m’en avait pris ! Corentin déploya un sourire non feint, au-delà de mes espérances. - Alors, c’est vrai ? Elle est foutue ? Et l’inspecteur… pardon ! Le Commissaire Letessier de déclamer cette fameuse réplique, à l’instar de son confrère BOUREL. - Bon dieu, mais c’est bien sûr ! - Hein ??? - Tu préfères peut-être « EUREKA » ? Me moquai-je gentiment. Mais, ni l’évocation du héros de cette célèbre série policière « Les cinq dernières minutes » campé par Raymond Souplex mémorable acteur, ni celle du grand savant Archimède n’éclairèrent Corentin, qui, l’index vissé sur sa tempe, s’interrogea sur mon état mental. - Tu pourras encore y grimper… dans ton arbre Petit Homme ! Le soulageai-je. « Mowgli » irradiait, et à sa façon de me ceinturer la taille, je ne fus pas loin de penser qu’il m’eût pris pour « Baloo ». Nous passâmes la matinée à asseoir notre amitié, matérialisée par cette tronçonneuse disséquée dont chaque pièce devint un projectile que nous lançâmes au petit bonheur la chance dans tout l’atelier. Si la pureté des sentiments de l’enfant à mon égard ne souffrait aucune controverse, la réciproque exigeait un léger bémol. Non que je voulusse tromper sa confiance, bien au contraire, mais le comportement de Corentin, sa grande émotivité, ajoutée à un profond mal de vivre m’obligea à tout tenter pour l’arracher à sa propre destruction. Plus qu’à l’existence évidente de son journal intime - véritable exutoire de sa souffrance - dont j’avais intuitivement deviné la cachette, je misais davantage sur notre complicité pour obtenir ses confidences. J’avais conscience d’agir sur le fil du rasoir. Un mot de trop, un geste déplacé, un regard de suspicion et je le perdais… - De quelle couleur est ta chambre ? Lui demandai-je, à l’aveuglette. - Les murs tu veux dire ? - Oui. - Vert pomme. - C’est joli. - Bof ! - La mienne était rose… tu vois, ce n’est pas mieux ! - Rose ? ! - Oui ! Rose… mes parents désiraient une fille. Nous entrecoupâmes notre conversation de longs silences. Assis, les mains cramponnées à l’établi, nous balancions nos jambes dans le vide sur un même rythme. - Une fille ? Reprit Corentin, un soupçon de moquerie dans la voix. - Oui ! Avec une jupe et des couettes. - T’es mieux en garçon ! - Merci… tu as collé des images sur tes murs ? - Pas des images, des posters… pfut ! - Pardon ! Et il y a quoi sur tes posters ? - Une Ferrari… des loups… une madame. - Une madame… ? Toute nue ? - T’es con ! S’offusqua-t-il, pour la forme, trompé par la banane que dessinaient ses lèvres sur son visage. - Alors c’est qui cette « Madame » ? - La vierge Marie. - Ah ! - Et toi… t’avais des posters dans ta chambre ? - Oui… des paysages de montagne … des instruments de musique… mais je collectionnais surtout des boîtes. - Des boîtes ? ! Là, je mentis à Corentin. Jamais je n’avais possédé de collection, mais l’idée des boîtes m’avait opportunément traversé l’esprit et je décidai de l’exploiter. - Oui… des boîtes de toutes sortes, des boîtes d’allumettes, des boîtes à bonbons, des boîtes à bijoux… et je les collectionne toujours ! - T’en as beaucoup ? - Pas mal oui… ! 64… non… 65 si je retrouve celle qui était ici… elle a disparu… volatilisée… elle me plaisait bien pourtant. Corentin ne réagit pas. Rien dans son attitude ne révélait sa participation à ce vol. Tout juste resta-t-il un peu plus longtemps silencieux. Le doute m’entama, la honte itou. Tandis que je me grattais la tête, à la recherche d’une autre piste, il eut ces mots magiques, résonnant en moi comme ceux de la victoire. - T’as encore mal ? - Petit saligaud ! Laissai-je échapper. C’était donc toi ! Piégé, le regard contrit, Corentin me fixa de ses yeux larmoyants : - Tu vas le dire à Monsieur Darfeuille ? - Bien sûr que non ! Le rassurai-je, ma colère rentrée. Mais à une seule condition ! L’enfant me devança, l’air délivré : - Que je te rende la boîte ! - C’est ça ! Alors où est-elle ? - Là-bas. - Où là-bas ? - Là-bas ! - Tu te moques de moi ? - Non ! - Alors va me la chercher ! File ! Corentin sortit de l’atelier la tête basse et le pas lourd. Je me reprochai le chantage exercé sur l’enfant, en mesurai d'avance les effets nocifs à très court terme sur notre relation ; Sitôt l’objet restitué, il ne m’adresserait sans doute plus la parole et s’enfermerait à nouveau dans son silence. Il revint essoufflé de son arbre et me tendit la boîte d’une main tremblante. Je lus dans ses yeux mouillés l’intensité de ses remords. J’y vis aussi le commencement d’une panique quand je l’ouvris. - QUI vous a fait ça ? ! Le malmenai-je horrifié à la vue de ce que contenait la boîte. QUI ? - Faut rien dire… faut rien dire… faut rien dire, implora l’enfant, effondré. Faut rien dire… Mowgli m’enserra la taille une seconde fois, écrasa son visage contre mon ventre pour étouffer ses sanglots. Puis le petit homme leva la tête, me regarda tel un chien battu et répéta de sa voix suppliante, à peine audible : - Faut rien dire… - Ce sera notre secret Corentin, lui soufflai-je affectueusement dans l’oreille. Avant de l’étreindre et de pleurer avec lui… Midi sonna. Calmé, Corentin quitta mes bras protecteurs, me prit une main qu’il embrassa en signe d’une infinie reconnaissance puis s’en alla rejoindre son journal intime pour y écrire une nouvelle page sur sa souffrance… Et peut-être aussi le nom de ses bourreaux…
Un ciel pourpre aux reflets orangés incendiait la campagne endormie. L’automne jouait les prolongations mais l’hiver ne s’en laissait pas conter pour autant ; les nuits mordaient de plus en plus sur les jours qui, ainsi grugés, défilaient à la vitesse d’un cheval au galop. Pourtant, j’eusse préféré de beaucoup que la terre s’arrêtât là de tourner tant Bettina resplendissait et son sourire irradiait son visage joufflu. Ses seins et son ventre s’arrondissaient sensiblement faisant à nouveau la joie de mes mains baladeuses. Même sa cuisse trouée semblait profiter de son embonpoint et reprendre du muscle. Reléguée au pied du podium de nos préoccupations, la maladie n’embrumait plus nos cerveaux dès lors irrigués par les projets les plus fous. Et si notre première folie fut de croire qu’elle se retirait, alors qu’elle nous accordait tout juste un répit, la métamorphose de Bettina suffisait à mon bonheur. Tous les lundis, je l’accompagnais à l’hôpital où elle subissait nombre d’examens de contrôle. Les premiers furent difficiles, l’attente des résultats angoissante. Puis, la folie guidant nos pas, l’optimisme s’installa, s’amplifia étalonné par ses formes généreuses et rassurantes. Je profitai de l'un de nos déplacements hebdomadaires pour rendre une visite à mes parents qu’un long voyage autour du monde avait éloigné de moi. Heureux, intarissables – très fatigués aussi – ils me happèrent littéralement, m’entraînant dans leur interminable périple, immortalisé par les nombreuses babioles qui déjà arquaient l’étagère murale de leur salle à manger. Et la multitude de Polaroïds dont j’eus droit, pour chacun d’eux, à un commentaire, parfois dithyrambique, parfois fastidieux et discordant selon que leur mémoire respective fût ou non sur la même longueur d’onde. Il fallut cependant que ma mère intercalât, entre la douceur des plats safranés d’une Inde insolite et l’agressivité de ceux plus épicés d’un Maroc enchanteur, les détails peu ragoûtants de ses vomissements dus aux chaleurs égyptiennes. Et mon père ceux de ses dérangements intestinaux provoqués par l’eau douteuse d’une fontaine chypriote… le poids des maux ! Il s’écoula deux ou trois heures quand je pus enfin évoquer l’existence de Bettina. Mais à peine eus-je prononcé son nom de famille – Lübeck – que mon père hoqueta et plaqua violemment ses mains contre ses oreilles, comme si j’avais fait crisser une craie sur mon ardoise d’ancien écolier. Je savais mon père allergique à certaines sonorités germaniques notamment, mais j’ignorais que son aversion pour les Allemands fût à ce point viscérale, maladive. L’idée même que les Aïeux de Bettina eussent pu appartenir à la Wehrmacht lui était insupportable. Les siens – donc les miens aussi – résistants de la première heure, furent exécutés sur la place du village, pour l’exemple, sans autre forme de procès. Arrachés à la vie dans la fleur de l’âge ! Véritable substitut à son chagrin inconsolé, une haine germanophobe aiguë habitait mon père depuis l’enfance, qu’un demi-siècle n'était parvenu à fléchir. Il décréta derechef l’inaltérabilité de ses positions. Lui vivant, Bettina ne foulerait pas le sol de sa demeure. Pas même n’essuierait-elle ses pieds sur son paillasson ! Ni ma main sur sa figure, ni les larmes de ma mère effondrée ne l’ébranlèrent un seul instant. Ma mère que je vis ce jour là pour la dernière fois… et à qui je laissais l’image terrible d’un fils frappant son père…
Le curé du village officiait pour la troisième fois. Trois enterrements ! Dieu recrutait ce jour là ! Les deux premiers défunts ne lui seraient pas d’une grande utilité. Ils accusaient quatre vingt dix et quatre vingt quinze ans. Quant au dernier, que pouvait-il bien lui vouloir ? N’avait-il pas déjà un Matthieu dans son équipe ? Alors pourquoi exiger un remplaçant ? À treize ans, ce n’était pas sa place à cet enfant. Même au paradis ! Je n’écoutais pas, je n’entendais pas tous les salamalecs du prêtre pour justifier les choix de son « patron. » Je les connaissais et ils me révulsaient. Et cette bigote qui me toisait engoncée dans son manteau tout droit sorti d’une armoire dans laquelle il devait y avoir assez de naphtaline pour plusieurs générations pourquoi chantait-elle aussi fort et surtout aussi faux ? Je m’étais promis de ne plus jamais mettre les pieds dans une église et dans le cas présent personne ne m’y avait forcé. Je devais cette entorse à l’ignoble personnage qui jouait tantôt au photographe tantôt au docteur avec des âmes et des corps innocents comme Matthieu, comme Corentin. Comme tant d’autres ! Il se tenait certainement dans l’assemblée, se recueillant, priant, pleurant peut-être même devant le cercueil. Un cercueil aux dimensions de l’enfant, un modèle réduit qui vous déchire le cœur et vous remue les tripes. Qui vous tire les larmes jusqu’à tarir votre peine et laisser jaillir votre haine ! Je ne pleurais plus, la métamorphose s’opérait. Provoquée par le sourire discret de Pénélope. Belle comme la vie ! Mon poing se desserra et s’ouvrit telle une rose réveillée par la rosée du matin. Je déposai un doux baiser dans la paume de ma main et lui envoyai d’un souffle fugitif, aérien. Le corbillard descendit seul la grand-rue du village, en partance pour un lointain cimetière où Matthieu reposerait avec les siens pour l’éternité. L’agent des pompes funèbres avait déjà tombé la veste, retroussé les manches de sa chemise blanche, immaculée et posé son coude en saillie sur la portière de son véhicule. Deux cents mètres avaient suffi pour qu’il troquât son habit de cérémonie avec celui d’un chauffeur-livreur. Sans état d’âme ! Chez Viking, ça ne désemplissait pas. Sa cave en revanche présentait les premiers signes inquiétants d’une rupture de stock annoncée. Les affres du monopole ! L’hôtelier s’époumonait au téléphone appelant son fournisseur à la rescousse. Appel entendu à le voir reprendre son torchon avec enthousiasme et balayer la salle d’un regard triomphant. Je me frayai un passage jusqu’au comptoir et grimpai sur l’estrade afin d’augmenter mon champ de vision. Je la vis discutant avec un inconnu, un homme grand qui la bombardait de sourires fabriqués. J’enviais pourtant la place de ce type maniéré et obséquieux qui me dépassait d’une tête et marchait sur mes plates-bandes. Il devait avoir trente ans de plus qu’elle mais cela ne semblait pas la gêner. Moi si ! Je décidai de mettre en scène mon intrusion dans ce couple disparate. Flanqué d’un plateau pourvu de trois coupes d’un vin mousseux à température ambiante, donc chaud, je fendis sans mal la foule et m’approchai à le frôler de Roméo. Quand ce dernier, nonobstant ma présence encombrante posa un baiser sur le front de Juliette. Ma Juliette ! J’avais tout prémédité : je visais le pantalon bleu pétrole de mon rival, m’excusais pour ma maladresse et l’accompagnais aux lavabos où je le laissais en chaussettes et en caleçon, son futal tendu entre ses mains. Je rejoignais enfin ma belle pour lui conter fleurette. - Oh pardon ! Je suis vraiment désolé. - Ce n’est rien, je vous en prie. - Quel maladroit je fais ! Je ne sais comment… - Ce n’est rien je vous dis… je vais aller me sécher. - Je vous accompagne… et veuillez encore m’excuser. Tout y était : l’action, les dialogues, l’effet comique, tout ! Sauf qu’il avait écrit le scénario avant moi ! Et distribué les rôles, s’octroyant le mien, bien entendu ! Elle entra sans frapper dans les toilettes des hommes et me trouva donc dans la tenue qui seyait normalement à l’autre. - Pénélope, quand même ! Protesta cet autre. Tu pourrais toquer. - Oui ! Vous… enfin… tu pourrais toquer ! Répétai-je, tout en relevant mon pantalon en accordéon sur mes chevilles. - Mais Papa ! C’est François… un collègue de travail. - Sous-entendrais-tu ma fille que les fesses et les mollets de ce monsieur ne te sont pas inconnus ? - Une prémonition peut-être ? Ajoutai-je, un tantinet provocateur. - Il est marrant ton ami. - Je trouve aussi Papa. - Papa ? ! Tu as bien dit… Papa ! - Ben oui ! Confirma Pénélope, surprise. Je n’avais pas réagi sur le moment, pensant l’avoir mal comprise. Aussi, de l’entendre prononcer « Papa » pour la seconde fois me remplit de joie. Et de ridicule. - Mais alors ! Vous n’êtes pas son… enfin je veux dire… vous êtes Monsieur Pénélope ! - Appelez-moi Anicet ! C’est plus simple. J’enserrai sa main tendue dans les miennes avec un tel empressement que j’en oubliai mon pantalon. C’est à cet instant précisément que les moustaches de Viking apparurent dans l’entrebâillement de la porte ! - Docteur, vite ! On a besoin de Vous. Les deux hommes disparurent toutes affaires cessantes, non sans me jeter un dernier regard amusé. Resté seul avec Pénélope je fermai les yeux et l’imaginai me sautant dessus et terminant mon effeuillage poussée par cette pulsion, bien compréhensive de posséder mon corps… quand je les rouvris elle aussi avait disparu. Je retrouvai la touffeur d’une salle comble mais étrangement silencieuse. Je bousculai à coups de coudes appuyés la foule agglutinée, hommes et femmes sans distinction et parvins jusqu’au centre de la pièce où je retrouvai Pénélope et Anicet, tous deux penchés sur le corps inanimé d’un homme dont la tête trempait dans une flaque de sang. Je reconnus Fernand à son dentier posé à son côté. Le docteur le lui avait retiré pour mieux lui insuffler de l‘air dans la bouche. Pénélope, les mains bien à plat sur la poitrine du pauvre garagiste y exerçait des pressions appuyées et en rythmes réguliers 1,2,3,4,5… 1,2,3,4,5… 1,2,3,4,5… je m’agenouillai près d’elle et la relayai. Parfois, je touchais ses mains quand elle les retirait pour me laisser la place. Nous n’osions nous regarder mais sentions en nous naître une irrésistible attirance l’un pour l’autre. Le temps nous parut interminable. Quand, enfin, Fernand reprit connaissance, nous nous rendîmes, heureux et délivrés, à la merci d’un premier baiser, avec l’assentiment d’Anicet… un type bien ce docteur… François, tu n’es qu’un hypocrite ! Si le traumatisme dont souffrait Fernand n’eut pas nécessité une nouvelle hospitalisation, nul doute que Cortez lui aurait signifié sa garde à vue. Mais ce dernier se rangea non sans rechigner à l’avis d’Anicet. Il interrogea l’autre protagoniste avec une déférence pour le moins surprenante équivoque même, griffonnant sur son carnet quelques bribes de son témoignage accusateur dont il se satisfit pleinement. L’adjudant-chef poussa l’avanie jusqu’à proposer à son interlocuteur une escorte pour le ramener chez lui. Ce qu’il accepta… La salle se vida d’un trait. Convié à une soirée organisée par un grand laboratoire pharmaceutique, Anicet, veuf, souhaitait y être accompagné de sa fille. Il me l’enleva donc et me laissa seul avec un Viking émerveillé par le contenu de son tiroir-caisse. - Dis-moi Viking, c’était qui ce type ? - Quel type ? - Celui qui menait Cortez par le bout du nez ! - Ah ! Lui ! C’est Édouard Lambert. Pourquoi ? Comme l’aurait sûrement dit Fernand : « C’est une putain de bonne question... ! »
Fier et majestueux, l’arbre de Corentin défiait toujours le ciel et la branche feuillue sur laquelle l’enfant jouait parfois les funambules soulignait outrageusement la fenêtre de sa chambre. Je ne me résolvais pas à abattre ce vieux châtaignier malade, à le débiter en de vulgaires morceaux de bois à brûler. Et surtout je ne voulais pas trahir les secrets d’un petit garçon qu’il renfermait dans l’interstice d’une de ses propres plaies. Seulement l’excuse d’une tronçonneuse hors d’usage ne tiendrait pas longtemps. Les solutions de rechange existaient. Nombreuses ! Quand bien même par exemple, les relations entre les Tournesols et les habitants du village traversaient plus de bas que de hauts, pour quelques stères à moindres frais, ils s’en trouveraient certains à prétendre le contraire. Une alternative d’autant plus habile qu’elle servirait aussi les intérêts du Patron et de Roubieux, tous deux en quête d'un regain d’estime. Je ne donnais plus cher de cette écorce crevassée sur qui, seul, Corentin pleurerait. Des larmes encore et toujours…une malédiction ! Aidé d’une échelle boiteuse amputée de plusieurs barreaux je grimpai dans l’arbre à la recherche du journal intime de l’enfant que je me promis de ne pas ouvrir. Un petit carnet noir à ce que m’en avait décrit Alice et qui contenait selon elle… des antisèches ! Rien que ça ! Je me contorsionnais depuis une éternité quand j’entendis la voix de stentor de Darfeuille. Voyant l’échelle, il s’en approcha. - François, C’est vous ? J’écartai avec force deux branches entre lesquelles je passai la tête. - Oui ! Un instant… j’arrive. - Mais qu’est-ce que vous faites là-haut ? ! Je n’avais pas attendu la fin de sa phrase pour disparaître dans le feuillage. J’amorçai ma descente très lentement, le temps de trouver une réponse cohérente. - Je m’assurais qu’il n’y avait pas de nids…si je dois couper cet arbre… autant sauver… enfin vous me comprenez. - Ouais ! Mais nous verrons cela plus tard. A sa moue dubitative je compris que mon engouement pour les petits oiseaux ne l’avait pas convaincu. Il eut cependant ce tact princier de ne pas me mettre plus mal à l’aise. - Et pour l’arbre ? - Il est bien où il est pour l’instant ! À tout de suite…ornithologue du dimanche ! Darfeuille s’éloigna les yeux levés vers le ciel et les paumes collées sur le front en signe d’abandon. Fataliste, je tapotai le tronc du sursitaire, empoignai l’échelle avec beaucoup moins d’égards, et la remisai dans l’atelier. Dix minutes plus tard je me présentai à nouveau devant le patron, dans la peau d’un candidat face à son examinateur. Sans un mot, d’un simple geste de la main, il m’invita à m’asseoir. Je choisis la chaise la plus en retrait par rapport à son bureau. - La fumée vous gêne François ? - Non ! - Alors rapprochez-vous. Je traînai mon siège sur un mètre dans un crissement désagréable, provoqué par l’absence de tampons caoutchoutés à chaque pied. - Excusez-moi ! - Tout part à vau-l’eau dans cette maison! Lâcha Darfeuille sur un ton désabusé. Prenant ses mots pour moi, je m’indignai avec fermeté : - Mon travail ne vous satisfait pas ? - Je parle en général François ! Se cabra-t-il à son tour. De l’ambiance détestable qui y règne, des faux-semblants, des non-dits des silences… de tout ce qui se trame dans mon dos… et vous savez quoi François ? - Non ! Fis-je pantois. - Et bien ! Je suis le seul responsable de cette situation… seulement, ce sont les enfants qui trinquent ! Darfeuille, pudique, tira exagérément sur sa pipe, dissimulant ainsi des larmes naissantes derrière une éphémère dentelle de fumée blanche. Avec l’élégance et la fragilité qui le rendaient encore plus touchant Il sortit de sa poche un mouchoir blanc, bordé d’un liseré de couleur parme marqué des initiales A.B. Il apaisa son chagrin et effaça les traces d’un trop-plein de larmes trop longtemps contenues. Lorsque sa respiration retrouva un rythme normal je rengageai notre conversation sur la seule question qui me titillait. - Pourquoi moi ? - Que voulez-vous dire ? ! - Cette confession, ces larmes, ce mouchoir… je vous connais à peine ! - Mais moi je vous connais François ! - Je ne comprends pas ? ! - Ne vous est-il jamais arrivé de poser un simple regard sur un homme et de voir dans ses yeux toute la souffrance du monde… quand bien même il s’acharne à vouloir la cacher ? - Mais ? ! - Attendez ! Je n’ai pas fini… seul cet homme sur qui le malheur s’est abattu peut comprendre mes doutes, mes angoisses, mes peurs, ma solitude… et aussi ma lâcheté ! Vous ressemblez à cet homme François… vous êtes cet homme ! Je vis le temps d’un éclair se dérouler le film de ma vie, ponctué de deux ou trois arrêts sur images sous-titrées par Darfeuille dans le langage des paumés. J’accusai le coup mais trouvai malgré tout la force de plaisanter : - Vous me prêtez votre mouchoir ? - Comment faites-vous ? Soupira-t-il éteint. - Je me dis qu’il y a plus malheureux que moi. - Et ça marche ? - Ça aide en tout cas ! Darfeuille m’avoua ne pas se remettre de la mort de Matthieu. Quelques jours avant le drame il avait reçu un jeune couple désireux d’adopter l’enfant, qu’ils connaissaient par ailleurs, ses parents ayant été de leurs amis. Le soir même de leur visite il en avait touché un mot à Matthieu. Le garçon avait manifesté une vive émotion et une joie immense. La thèse de la fugue ou de l’accident ne tenait pas. Bien qu’il s’ouvrît à moi sans ambages, j’éprouvai encore à son égard une certaine réticence à me confier. La situation s’y prêtait pourtant. Ses soupçons corroboraient ceux de Fernand. Mais ne les avait-il pas exprimés pour qu’à mon tour je me découvrisse, me mettant alors aussi en danger ? Moi et d’autres ! Je pensais à Corentin. Quant à lui dévoiler quelques pans douloureux de ma vie, je le priai encore d’attendre un peu. Il n’en prit pas ombrage. - Je ne me suis pas trompé à votre sujet François ! Un seul regard m’a suffi… un seul ! - Je vais peut-être y aller maintenant ! Esquivai-je d’une voix de fausset involontaire. Darfeuille me libéra, tenta sa chance une dernière fois. - Vous ne voulez toujours pas me le dire ? - Quoi ? ! - Ce que vous faisiez dans cet arbre. - Bientôt… je vous le promets. Après ma bosse sur la tête, une petite écharde dans un pouce, un témoignage de reconnaissance d’un vieux châtaignier, me donna un merveilleux alibi pour revoir Pénélope. -Tu devrais prendre un abonnement ! Me dit-elle, en se jetant à mon cou. C’était bien là mon intention…
Un vent glacial et cinglant s’infiltrait pervers, sous la porte d’entrée se jouant du long boyau de tissu rembourré à la tête de chien censé l’en empêcher. Malgré les volets demeurés clos un givre cristallin étoilait toutes les vitres de la maison. Février imposait sa froidure sans que le soleil trop timoré, ne vînt un seul instant lui contester sa suprématie. Privés d’électricité depuis plusieurs jours en raison de ce mauvais temps Bettina et moi menions une vie de moyenâgeux. Hormis le crépitement du feu dans la cheminée et le tic-tac monotone de l’horloge nul autre bruit ne troubla notre quiétude. Dans cette atmosphère feutrée, invite à la rêverie, à l’insouciance et à l’abandon de soi, nos corps inspirés communièrent comme jamais, rivalisant d’adresse et d’ingéniosité tant les rondeurs merveilleuses de Bettina nous interdisaient les positions classiques du Kâma-Sûtra. Les flammes complices projetaient nos ombres emmêlées aux murs et au plafond, décuplant mon excitation jusqu’à l’endolorir. Puis la lumière revint et avec elle, la réalité… Allongée nue à mon côté, devant le feu moribond, Bettina sanglotait. J’eusse aimé qu’elle exprimât par ses larmes toute l’émotion provoquée par notre entente charnelle, l’ayant moi-même ressentie très fort quand je me fus retiré d’elle, heureux à en pleurer. Mais rien de tel ne transpira de son visage marqué et de son sourire fugace. Non ! A ses cris de plaisir, non feints avoua-t-elle à bout de forces, s’étaient mêlés ceux de la douleur. Une douleur sournoise, primitive, intolérable… et la maladie de rompre la trêve sans préavis, de sortir l’artillerie lourde pour anéantir ce corps naturellement dessiné, sculpté, conçu pour enfanter… Il portait un nom à consonance hollandaise difficilement prononçable. Je l’écorchais systématiquement à chaque tentative. Le professeur VAN LEEU WENHOEK se déplaçait dans les couloirs à la vitesse du son. Les pans de sa blouse, toujours béante, ondulaient au rythme de ses pas parfois proches du grand écart. Deux coups secs à la porte de la chambre, et il entrait, le sourire rivé aux lèvres. Quelques phrases banales et polies, pendant que son regard se fixait sur les graphiques, une pichenette machinale sur la poche de glucose ou de sérum, suspendue au portique chromé, et il s’asseyait sur le bord du lit de son patient, achevant ainsi un rituel qui préludait à une conversation plus sérieuse, plus grave. Sans ambages, comme nous en étions convenus. Respectueux de la parole donnée, il se fit apporter les dernières radiographies de Bettina et les commenta dans un langage clair limpide. Trop peut-être ! Les clichés montraient un nouveau foyer de destruction du tissu osseux. Récidive. Mais VAN LEEU, comme je l’appelais finalement, ne pourrait affirmer son diagnostic qu’après avoir effectué une biopsie et un examen microscopique. Muette faussement détachée, comme si elle en connaissait déjà les résultats, Bettina, très intuitive, pressentit aussi l’autre nouvelle, et posa délicatement ses mains sur son ventre. Ses yeux remplis de larmes supplièrent ceux anormalement fuyants du professeur, qui, dans un silence de désolation et d’impuissance, hocha la tête de droite à gauche. Un silence que les cris désespérés de Bettina déchirèrent et auxquels je joignis les miens… Je revins seul à la maison. Non que Bettina ne voulût pas rentrer, bien au contraire mais VAN LEEU l’en dissuada – physiquement et psychologiquement trop faible – De plus, une pénible mission m’incombait et l’accomplir en sa présence eût été une torture supplémentaire. Alors que déjà dans son ventre toute vie allait cesser, je devais encore effacer les traces « matérielles » d’un bonheur inachevé. Le crime parfait ! Le rez-de-chaussée comptait de nombreuses pièces inoccupées et spacieuses. Mais Bettina consciente de l’évolution irréversible de son handicap avait porté son choix sur celle jouxtant notre chambre. Le bleu y dominait, un bleu pastel, très reposant. Perdues au milieu des animaux en peluche dont le sol moelleux était jonché, des voitures miniatures aux couleurs chatoyantes attendaient qu’une petite main potelée s’amusât à les pousser. Un voile diaphane, agrémenté des personnages du Petit Prince de Saint-Exupéry, tombait sur un magnifique berceau d’osier que je fis osciller instinctivement, tant son immobilité, contre nature, me bouleversa. Mes doigts tremblants effleurèrent les lunes rieuses d’un mobile musical d’où s’échappèrent subrepticement quelques notes clandestines très vite étouffées par le silence souverain. Quand, ouvrant les portes satinées de l’armoire, je découvris, innocemment posés sur l’une des étagères, les fines brassières tricotées et leurs minuscules chaussons assortis, je fondis en larmes et m’écroulai anéanti par le chagrin… Le lendemain, les compagnons d’Emmaüs emportaient le tout, laissant derrière eux une pièce brute, exsangue, aux murs lacérés. Mes ongles dans la nuit ayant fait leur œuvre expiatoire pour qu’aucune parcelle de papier peint n’y restât collée…
Je n’avais pas lésiné sur le déodorant. Je m’en étais aspergé partout. Vraiment partout ! Et je le regrettais amèrement. Je grimaçai de douleur, serrai les dents pour ne pas hurler, et m’abandonnai à quelques variations verbales, les mains cramponnées au « sujet ». Plus jamais ! Après avoir éprouvé les premiers symptômes infantilisants de la « maladie », je constatai avec effroi, à la vue du contenu de ma « garde-robe » la profondeur des stigmates d’un trop long célibat. La panoplie du parfait vieux garçon ! Je me fossilisais ! J’étalai le tout sur mon lit, portai mon choix, restreint, sur un jean délavé et sur un tee-shirt blanc, floqué d’un message en anglais dont la traduction littérale m’avait toujours échappé. Une paire de baskets compléta une tenue passe-partout sans originalité, mais à tout le moins intemporelle. Un dernier passage furtif devant le miroir, deux tours de clef dans la serrure – l’une des rares exigences d’Alice – et je dévalai les escaliers en bas desquels je tombai nez à nez avec… Cortez ! - Bonjour Monsieur Letessier… vous sortiez ? L’étonnante sagacité de l’adjudant-chef appelait une réponse nivelée. Plusieurs m’effleurèrent l’esprit mais je me ravisai. - Oui, en effet ! Et je suis déjà très en retard. - Ah ! C’est ennuyeux. - Ennuyeux ? - C’est ce que je viens de dire ! Sagace et débordant d’humour. Cortez se surpassait. Je gardai toutefois mon calme. - Que me voulez-vous ? - Vous poser quelques questions Monsieur Letessier… pour commencer. - A quel sujet ? ! M’étonnai-je. - Vous n’en avez pas la moindre idée ? Là, Cortez se fit cassant et me déstabilisa. Je me souvins alors des propos du patron sommé de lui remettre le registre du personnel dans le cadre de son enquête qu’il menait sur la mort de Matthieu et deux de ses camarades. Apaisé, je me déridai, esquissai même un léger sourire quand je le vis agiter son trousseau de clefs autour de son index droit, comme une hélice. - Montez ! J’ai un coup de fil à passer le brusquai-je soudain en pensant à Pénélope que j’imaginai morte d’inquiétude… allô ! C’est moi… non, je n’ai rien… mais si, ça tient toujours… une visite… je te dirai… une heure… je fais au mieux… moi aussi. Je raccrochai le combiné. Et mon sourire ! Cortez déambulait dans l’appartement le regard inquisiteur. Je l’agressai : - Vous cherchez quelque chose ? - Vous avez cette chose ? - Écoutez… je n’ai vraiment pas le temps de jouer aux devinettes, alors finissons-en ! On m’attend. - Je la connais ? C’est sérieux entre vous ? - Oui ! - Oui, c’est sérieux ou oui je la connais ? Cortez s’amusait avec moi mais il était le seul à y prendre plaisir. Je le laissai à son jeu stupide des questions sans réponses et m’enfermai dans un mutisme total qui étrangement, ne le dérangea point. Il reprit son périple à travers l’appartement, s’arrêta sur une reproduction aérienne du village, puis, s’attarda sur une nature morte, une banale coupe de fruits que cachait partiellement une volumineuse grappe de raisins. Il s’émut enfin béatement devant un vieux calendrier des postes, jauni par le temps, illustré en son centre d’une photographie représentant un garçonnet revêtu d’un costume de tyrolien tendrement enlacé au cou d’un agneau. Et il eut ces mots abjects, à vomir : - C’est très mignon à cet âge là… et très docile en plus, ce qui ne gâche rien… vous ne trouvez pas ? J’explosai : - On dirait que vous savez de quoi vous parlez ! Je parai une première gifle in extremis mais pas la seconde. Les suivantes, plus violentes et plus rapprochées assénées par un Cortez écumant m’étourdirent à tel point que la douleur disparut. Anesthésié, je me mis même à rire, à narguer mon agresseur en lui présentant une joue l’une après l’autre. Décontenancé, l’adjudant-chef finit par se calmer et se dirigea vers la salle de bain d’où il ressortit muni d’une serviette éponge mouillée qu’il me tendit à regret. Je la lui arrachai des mains et y plongeai mon visage un long moment. Je restai ainsi dans le noir, à essayer de comprendre son geste fou, disproportionné. Mais l’afflux de sang dans la bouche me provoqua quelques haut-le-cœur que j’allai soulager au-dessus du lavabo. Je me redressai, le vis apparaître dans le miroir impassible. Je l’agressai de nouveau : - Vous contemplez votre œuvre ? Cortez ne réagit pas cette fois. Appuyé contre le bâti de la porte, il regardait ou plutôt il admirait ses mains, de véritables battoirs. Il retira de son index gauche une grosse chevalière en or, tachée de mon sang et la passa sous le robinet, me bousculant au passage. - Alors ! Où sont-elles ces photos ? Je sentis un frisson parcourir mon dos de la nuque jusqu’aux reins. Les muscles de mon visage se contractèrent, ravivant le picotement désagréable de mes boursouflures. Plus encore, la peur me gagna tout entier quand je le vis farfouiller dans un tiroir du buffet pour se saisir d’un large couteau de cuisine et passer son pouce sur le tranchant de la lame. Je voulus l’implorer, le ramener à la raison. Je fus même à deux doigts de lui dévoiler l’endroit où j’avais caché les photos et de trahir ainsi ma promesse faite à Corentin. Mais les mots se refusèrent à moi comme si ma conscience me bâillonnait, me réduisait au silence, un silence spatial dans lequel la voix résonnante de l’enfant martelait mes tympans : « Faut rien dire… faut rien dire… faut rien dire… » Ironie du sort, ce fut Cortez lui-même qui me sortit de ma torpeur. Une perle de sang apparut sur le bout de son pouce qu’il porta à la bouche pour le suçoter comme un bébé. Mes tremblements cessèrent et les forces me reprirent. - Quelles photos ? Ricanai-je nerveusement, jouant les ahuris de circonstance. - Ne m’obligez pas Letessier ! La petite incision qu’il me fit au menton avec la pointe de son couteau ne me rendit pas plus bavard. Alors il s’acharna sur le matelas de mon lit qu’il éventra de part en part. Puis il retourna tous les tiroirs, les uns après les autres, déversant leur contenu à mes pieds. Quelques assiettes et autres pièces du vaisselier volèrent en éclats, victimes de sa maladresse délibérée. Mais sa perquisition sauvage s’acheva sur un échec complet. Un dernier vase en faïence blanche en fit les frais. Un moindre mal comparé au matelas déchiqueté, irréparable. Cortez avait pris soin de refermer la porte d’entrée derrière lui, aussi quand Pénélope pénétra brusquement dans l’appartement, des nuées de plumes virevoltèrent un peu partout. Étrange et merveilleuse apparition d’une fée venue me délivrer des griffes de ce fauve. Elle se précipita dans mes bras, effleura mon visage : - Mais qui t’a fait ça ? Gémit-elle. - Je ne sais pas ! - Comment ça tu ne sais pas ? - Il portait une cagoule ! Lui mentis-je. - Mais que te voulait-il ? - Je ne sais pas… je ne sais pas, répétai-je chancelant. D’une voix mielleuse Cortez intervint et en fieffé hypocrite qu’il était poussa l’ignominie jusqu’à me tapoter l’épaule : - Vous avez eu beaucoup de chance… réfléchissez bien Monsieur Letessier… si un détail vous revenait… je vous attends mardi à 9 heures pour vous entendre ! Ses sous-entendus à peine voilés me glacèrent à nouveau, seule la présence de Pénélope m’aida à braver son regard menaçant. - Je vous ai tout dit Cortez… laissez-nous maintenant. Alliant le geste à la parole, je me saisis de son képi sur la table, et, de ma main visqueuse l’imprégnai volontairement de salive, de morve et de sang. Je le poussai jusqu’à la porte la même main plaquée sur son dos l’obligeant à précipiter son pas vers la sortie pour en abréger le contact gluant. Je le vis par la fenêtre pincer son couvre-chef du bout des doigts, ôter sa veste qu’il inspecta avec dégoût et jeter le tout avec rage à l’arrière de sa voiture. Affligée par la pauvreté du contenu de mon armoire à pharmacie Pénélope m’entraîna de force à l’infirmerie des Tournesols où Darfeuille nous surprit. - Vous avez eu un accident ? Grimaça-t-il en voyant mon visage tuméfié. - Non … ! Une mauvaise rencontre. Écartant promptement Pénélope qui penchée sur mon visage gonflé s’appliquait à en nettoyer les plaies, il s’attarda sur ma joue droite plus amochée que l’autre : - Cette marque là ! D’où provient-elle ? - D’une chevalière je crois… pourquoi cette question ? - Il me semble l’avoir déjà vue. - Ah bon ! Et où ? Lui demandai-je apathique, d’un air presque détaché tant j’étais désireux qu’il en terminât vite. Non qu’il ne me dérangeait mais la fatigue commençait sérieusement à me gagner. - Sur un autre visage… oui, je m’en souviens maintenant. - Lequel ? S’affola soudain Pénélope dont la main tremblante et moite cherchait la mienne. Lequel ? - Celui de votre prédécesseur Pénélope… Claire Josserand !
Solidement ficelées aux poteaux du préau, des enceintes acoustiques crachaient les derniers tubes à la mode dans une qualité de son très médiocre. De temps à autre la voix déformée d’Alice s’intercalait entre deux chansons, invitant parents et autres visiteurs à se rendre à l’exposition pour y admirer les travaux manuels réalisés par les enfants durant l’année scolaire. Alors, comme un seul homme la cour se vidait et tout ce beau monde endimanché se précipitait dans les classes et s’extasiait devant les œuvres originales de leur progéniture. Celles qui finissent toujours au grenier… ou à la poubelle. Plantés derrière les tables nappées de papier crépon sur lesquelles les talents s’exprimaient, les artistes en herbe s’ennuyaient ferme, attendaient avec impatience qu’Alice les libérât enfin de cette corvée et les autorisât à rejoindre leurs camarades « non réquisitionnés » aux nombreux stands situés sur le pourtour de la cour de récréation. Les garçons des Tournesols avaient jeté leur dévolu sur le stand de tir. Le jeu consistait à crever des ballons de baudruche faiblement gonflés avec des fléchettes très mal équilibrées et aux pointes émoussées. Certaines l’étaient tellement qu’elles rebondissaient sur les cibles et revenaient comme un boomerang sur les lanceurs, provoquant chez quelques-uns d’entre eux des protestations indignées que les autres étouffaient spontanément de leurs cris et rires. Midi approchait et le soleil cognait déjà très fort. Dénouant leur col de chemise amidonné ou épongeant leur front dégoulinant de sueur, les hommes s’étaient agglutinés au bar de la buvette tenue par Viking et pressaient ce dernier à tirer enfin des bières. Les femmes elles, s’étaient réfugiées sous le préau et se lamentaient de cette chaleur accablante et précoce, à quelques jours des premières moissons. Elles gardaient aussi un œil attentif sur leurs rejetons. Attifé d’un tablier à bavette, d’un vieux chapeau de paille biscornu et de son inséparable pipe, Darfeuille s’affairait à la cuisson de saucisses et de merguez qu’il piquait énergiquement pour en libérer les graisses. Des flammes puissantes et spectaculaires s’élevaient et traversaient les mailles du caillebotis métallique qui lui servait de grille, embrasant les viandes jusqu’à les brûler. La fête battait son plein dans une ambiance un tantinet vieillotte, mais conviviale et bon enfant. Dès qu’elle m’eut aperçu, Alice vint à ma rencontre et s’attarda un instant sur mon visage encore boursouflé et bardé de pansements. - Bernard m’a dit ! Me souffla-t-elle sur le ton de la compassion. Comment vous sentez-vous ? - Ridicule ! Lui répondis-je poliment. Ridicule et épié… regardez ! Curieux ou effrayés, enfants et adultes tous sans exception, me fixaient ostensiblement. Certains se permettaient même quelques onomatopées et autres incongruités concomitantes que je devinais aux mouvements de leurs lèvres plus que je ne les entendais vraiment tant la musique était assourdissante. - Ils ne sont pas méchants vous savez ! Me cria Alice, comme si elle voulait que tous l’entendissent. Un peu sauvages et mal élevés mais pas méchants. Me saisissant le bras, elle me conduisit jusqu’à Darfeuille, distillant au passage quelques froncements de sourcils vers ceux dont le regard oblique persistait insolemment. - Bonjour François, vous êtes venu seul ? Me taquina-t-il d’emblée. Alice me lâcha et comprima furieusement celui de Darfeuille : - Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! - Ben quoi ? ! Je n’ai rien dit d’extraordinaire. - Elle ne devrait plus tarder ! Leur confiai-je d’un timide sourire qui fit cependant bâiller mes pansements. - Bon, je vous abandonne ! Capitula Alice. J’ai encore à faire. Elle nous gratifia tous les deux d’un baiser mouillé sur le front et s’éloigna toute guillerette. - Ah ! Les femmes ! Soupira Darfeuille en rajustant son panama. Et si vous alliez nous chercher deux bières François ? - Avec plaisir Monsieur Darfeuille. - Bernard ! François… Bernard ! La buvette ne désemplissait pas et Viking ruisselant débitait des chopes à la chaîne. Une institutrice à son côté jouait de la caisse enregistreuse avec dextérité et les va-et-vient sonores enchantaient les oreilles du moustachu. Pour cause ! Si dix pour cent des recettes tombaient dans l’escarcelle de la coopérative scolaire, la sienne se gonflerait des quatre vingt dix autres restants. Et à comparer les prix des boissons marqués à la craie sur les ardoises avec ceux pratiqués habituellement à l’hôtel, les efforts de Viking ne se traduisaient pas en termes financiers ! Quand enfin mon tour arriva, il s’octroya une courte pause, posa ses mains collantes sur mes épaules, un œil distrait sur mon visage, l’autre plus appliqué sur son « assistante » qui défroissait un à un les billets de banque et les superposait pour mieux les compter. Si la nature eut doté Viking d’un strabisme divergent, nul doute que de le corriger n’eût pas été sa toute première priorité ! - J’ai appris ! Balança-t-il, banal grimaçant comme si la douleur l’atteignait. T’es bien arrangé dis-moi ! - N’est-ce pas ! Fis-je simplement abasourdi par son sens aigu de l’observation. Agacé aussi car je sentais encore sur moi la présence pesante de regards inquisiteurs. - J’te sers un demi ? - Deux s’il te plait ! On m’attend ! Abrégeai-je. Je plaquai Viking sur des excuses expéditives et me frayai un chemin à travers une nouvelle marée humaine montante, une chope dans chaque main. Toujours en proie aux flammes de plus en plus hautes, Darfeuille s’escrimait à sauver quelques malheureuses grillades du désastre les enfouissait en catimini dans des sandwiches préalablement garnis de feuilles de salade et enduisait généreusement le tout de moutarde forte, masquant ainsi son forfait. Ni vu, ni connu ! Enfin presque ! La buvette… et Viking explosèrent littéralement. Elle me surprit dans les toilettes des maternelles où, genoux à terre, je me rafraîchissais sous un mince filet d’eau qu’un robinet grippé laissait couler continuellement. Elle s’accroupit à son tour et écrasa ses lèvres contre les miennes. Sa robe remonta très haut sur ses cuisses nues qu’elle écarta légèrement pour mieux s’offrir à mes caresses appuyées. Mais alors que déjà mes doigts investissaient l’antre humide de son intimité, je fus distrait par un bruit insolite qui coupa net tous mes effets. A quelques mètres de nous, un petit garçon, culotte aux chevilles, se soulageait, admirait son zizi en pleine action et s’appliquait à bien diriger le jet d’urine au centre de la cuvette des WC. Quand il eut fini sa prestation il se rhabilla lentement et disparut comme il était venu. Nous redressant, Pénélope et moi rîmes de bon cœur et le suivîmes de peu, non sans nous échanger un dernier baiser hors la vue de tous. Le soleil dardait à la verticale ses rayons assassins, asséchant des gosiers abyssaux que Viking remplissait à l’envi. Darfeuille maîtrisant enfin son feu confectionnait les derniers sandwiches en y incorporant des saucisses correctement grillées cette fois et raisonnablement relevées de moutarde. Les enfants quant à eux poursuivaient leur périple à travers les autres stands, se frictionnaient parfois pour un tour volé ou pour une friandise achetée en commun avec le reste de leur argent de poche mais injustement partagée, fut-ce involontaire. La journée se déclina aux rythmes immuables et rodés des traditions villageoises : radio-crochet, tombola, et bien sûr, précédant la soirée dansante, avec orchestre, les immanquables sacro-saints discours des personnalités. Chacune y alla de son couplet dithyrambique à l’encontre d’Alice, laquelle pourtant rompue aux éloges, se laissa encore surprendre par quelques larmes d’émotion. Et de rimmel ! Un bon prétexte pour s’éclipser en douce une heure ou deux, le temps de se refaire une beauté et souffler un peu… L’orchestre enchaîna les premiers morceaux dans l’indifférence générale, puis peu à peu des couples se formèrent, essentiellement composés de femmes, les hommes préférant la compagnie silencieuse et docile d’une mousse ou d’un blanc limé. Certains firent cependant l’effort de danser avec leur légitime quand les musiciens entamèrent une série de slows. L’haleine chargée, le verbiage incohérent et embrouillé d’autres enlacèrent patauds leur moitié accomplissant un service minimum d’époux aimant dans la fulgurance d’un regard féminin réprobateur et finalement répulsif… Nous crûmes d’abord à une facétie de l’organiste dont l’instrument regorgeait de sonorités étonnantes, plus vraies que nature. Mais quand le camion des pompiers s’engagea en trombe dans la grand-rue, toute sirène hurlante, nous comprîmes notre erreur. Un incendie s’était bel et bien déclaré quelque part dans le village. L’orchestre se tut et nous regardâmes tous le ciel ou plus exactement la colonne de fumée grisâtre, illuminée de milliers de paillettes de feu, qui s’y élevait. D’aucuns s’avancèrent aussitôt sur l’origine du foyer et sur ses auteurs : des jeunes désœuvrés, adeptes du camping sauvage auquel le petit bois se prêtait merveilleusement bien. Un simple feu de broussailles en somme dont les pompiers viendraient à bout très vite. Chacun se satisfit de cette explication, au demeurant plausible, la chose s’étant déjà produite par le passé, et s’en retourna danser ou écluser aux sons joyeux de l’orchestre revigoré… Il entra dans la cour, son casque argenté à la main, le visage noirci et les pupilles dilatées. Visiblement exténué, respirant avec difficulté, il fit un geste discret au leader du groupe pour qu’il cessât de jouer. Puis, d’un pas lourd il fendit la foule médusée, parvint jusqu’à Darfeuille dont le regard soudain s’assombrit. - il s’est passé quelque chose aux Tournesols ? C’est ça ? Demanda-t-il nerveusement au pompier. - Non ! Monsieur, les enfants vont bien ! - Alors quoi ? ! Se crispa le patron quelque peu agacé par l’apathie de son interlocuteur. Ce dernier, très éprouvé, bredouilla ces mots à peine audibles : - C’est Madame Berthelot ! - Alice ? ! Mais elle est là Alice ! Elle est là ! - Où est-elle Monsieur Darfeuille ? - Dans son bureau ! Dans sa classe ! Je ne sais pas moi ! Quelqu’un l’a bien vue non ? Les deux hommes balayèrent l’assistance qui resta désespérément muette. En réalité, Alice n’avait pas réapparu, mais personne ne s’était inquiété de son absence. Nous la savions chez elle à se pomponner et la fatigue aidant probablement se fut-elle assoupie. - Suis-je bête ! Se reprit Darfeuille. Alice est chez elle ! Tenez, on va l’appeler. Dégainant son téléphone portable de son ceinturon qui, avec sa pipe, ne le quittait jamais, il composa ragaillardi son numéro. Mais avant qu’il ne collât l’appareil contre son oreille le sourire aux lèvres, le pompier lui ôta doucement de la main. - Elle ne répondra plus Monsieur Darfeuille... ! Ainsi, cette colonne de fumée ne provenait pas du bois mais de la maison d’Alice, située, il est vrai, à quelques vingt mètres de celui-ci, trente tout au plus. Nous avions tous été trompés par cette illusion d’optique, aux conséquences dramatiques irréparables. En plus d’être très affecté par sa disparition, j’éprouvai aussi un profond sentiment de culpabilité. Si pour beaucoup la thèse de l’accident paraissait vraisemblable pour moi en revanche, celle de l’incendie criminel ne faisait aucun doute. Comment ne pas relier en effet mon altercation de la veille avec Cortez, sa perquisition sauvage et infructueuse, à ce sinistre pour le moins étrange, voire providentiel, propre à tirer d’affaire l’auteur de ces photos répugnantes à tout jamais détruites ? Dès lors le journal intime de Corentin constituait malheureusement l’ultime preuve de l’existence de pédophiles actifs au sein du village. Peut-être même d’un réseau plus étendu. Je ne me sentis plus le droit de taire ce secret plus longtemps tant la vie d’Alice eût pu être épargnée. De plus, si je venais à disparaître à mon tour, qui se chargerait de faire éclater la vérité ? Darfeuille inconsolable, je portai naturellement mon choix sur Pénélope laquelle à compter de ce jour, m’abrita sous son toit…
On nous le présenta comme le modèle du dernier cri ! Assise confortable, maniabilité parfaite, moteur très silencieux, esthétique irréprochable. La Rolls-Royce du fauteuil roulant ! Manquait plus qu’on nous reprît les béquilles et nous consentît une remise ! Cynique… Manquaient aussi cinq centimètres à la porte de notre chambre pour que Bettina pût y entrer avec ! « Tu voudras bien me porter ? » S’était-elle excusée, la voix voilée et les yeux remplis de larmes. J’eus alors ce geste tendre trop peut-être, de lui caresser le visage et de lui sourire en guise d’acquiescement. Mais ce que je pris simplement moi pour de la tendresse Bettina, elle, n’y vit qu’un commencement de pitié. Ce fut notre première dispute… il y en eut beaucoup d’autres… Abrutie de médicaments, Bettina traversait des nuits pleines, repoussant sine die nos petits déjeuners savoureux, au goût d’érotisme. Aussi, privé de son corps, rembarré sans ménagement dès que je lui manifestais quelque compassion, agressé parfois même quand, par exemple, elle manœuvrait maladroitement son fauteuil et se heurtait violemment à un meuble, je me réfugiais dans le travail, composant sans relâche, vissé à mon tabouret, mes doigts se cloquant presque de trop m’acharner sur mon clavier des heures durant. Bien que VAN LEEU m’eût informé d’un probable comportement hostile à mon égard d’une attitude rétive à tout bouleversement de ses habitudes, pourtant inévitable, je ne fus pas loin d’abdiquer et de la laisser aux soins des siens. Fragile et dépressive Bettina ne luttait pas contre la maladie. Elle semblait au contraire se donner à elle dans une quasi-soumission. Ma présence à son côté, mes attentions, toutes mesurées pour ne pas attirer ses foudres, n’y changèrent rien. Alors respectant à contrecœur ses volontés qu’elle exprimait dans le dégoût de soi-même et avec une dureté de langage incroyable, nous devînmes progressivement des étrangers l’un pour l’autre. Je veillai cependant à ce qu’elle prît son traitement et le respectât. Quand survint cette nuit où elle me réveilla brusquement et me dit entendre Bébé notre bébé, pleurer derrière cette funeste porte condamnée. Et de vouloir le prendre dans ses bras pour lui donner le sein ! Ce fut moi qui me jetai dans les siens et lui demandai pardon… Comme nous nous perdîmes nous nous retrouvâmes dans sa folie patente laquelle, pourtant émaillée de ces moments de lucidité, tueurs d’espoir, nous maintint malgré tout debout, nous accordant quelques répits dont nous profitâmes à l’excès. Fût-ce au prix à chaque fois, d’un retour à la réalité plus brutal et plus douloureux encore que le précédent. Le printemps hissa fièrement ses couleurs, exhalant ses parfums purifiés et vivifiants à nos fenêtres par trop longtemps restées closes. Ravie que son cœur battît toujours au commencement d’avril, Bettina ressuscitée, ressentit à nouveau des désirs de femme. Des désirs exacerbés que je comblai heureux, tant ils réveillèrent aussi les miens. Ainsi quand dans son bain elle souhaitait ardemment que je l’y rejoignisse, très vite nos corps réconciliés s’étreignaient dans un tourbillon de caresses et de plaisir, jusqu’au frissonnement désagréable de nos peaux provoqué par la température tombante de l’eau. Nous ne fîmes pas seulement l’amour, nous connûmes d’autres joies telles que de longues promenades à travers la campagne florissante. Intenable et casse-cou, Bettina s’entêtait à vouloir emprunter avec son fauteuil ces mêmes chemins de terre creusés d’ornières que nous pratiquions au tout début de notre rencontre. Je la soupçonnais de s’y embourber volontairement parfois tant elle jubilait de me voir aussi empoté pour la sortir de là, les pieds dans la gadoue jusqu’au mollets… Six mois… un an… deux peut-être… ? Nous franchîmes le premier palier, éreintés mais vivants et plus soudés que jamais. Et puis comme si le printemps les eut aussi stimulées et notre bonheur dérangées, elles s’installèrent dans son corps, insidieuses et perfides, y proliférèrent, le bouffant de l’intérieur pour mieux nous donner l’illusion de la vie. Après « Chondrosarcome », un autre mot barbare vint ébranler un peu plus mes espoirs : « Métastases... »
Assis sur un muret de briques que la chaleur intense des flammes avait fragilisé Darfeuille fixait hagard les ruines encore fumantes de la maison d’Alice. Un léger sourire glissa toutefois sur ses lèvres sèches et tremblantes quand il nous vit, Pénélope et moi venir à lui main dans la main. Le visage raviné par les larmes et les yeux pleins de fatigue il nous avoua être resté là, à cet endroit, toute la nuit à se maudire pour ne pas avoir veillé davantage sur Alice. - A réfléchir aussi ! Appuya-t-il en me lançant un regard sans méchanceté aucune mais pour le moins intimidant. On a des choses à se dire tous les deux ! N’est-ce pas ? - Oui ! Lui répondis-je simplement presque délivré qu’il se fût engagé le premier à parler. Pour Alice, je… - Plus tard François, plus tard ! M’interrompit-il. L’heure n’est pas aux regrets ni aux remords. Dites-moi seulement ce que vous savez. Pénélope voulut nous laisser seuls mais je la retins fermement par le bras, mes ongles égratignant même sa peau pour qu’elle comprît la nécessité de sa présence à mon côté. - Elle reste ! Insistai-je auprès du patron qui, surpris du ton définitif de ma voix acquiesça d’un hochement de tête. Comme avec Pénélope quelques heures auparavant, je fus fébrile et hésitant avec Darfeuille mais parvins cependant à lui relater mes mésaventures dans leur chronologie, lui révélant enfin le nom de mon agresseur. Je lui exprimai aussi mes doutes à son sujet et mes peurs. Blême et décomposé le patron extirpa sa pipe de sa poche mais bizarrement ne la porta pas à la bouche, se contentant de la tenir dans ses mains par les extrémités. Puis, avec ses pouces, il y exerça une forte pression la cassant nette en deux morceaux dont il se débarrassa en les jetant dans les gravats. - J’avais promis à Alice d’arrêter de fumer ! Expliqua-t-il ainsi son geste. Elle craignait pour ma santé ! Pénélope et moi restâmes silencieux de longues minutes devant cet homme meurtri incapables que nous étions de trouver les mots pour le tirer de sa torpeur. Sans doute était-ce préférable de se taire que de sortir des banalités, mais de le voir ainsi écrasé par la douleur nous affectait beaucoup. Toujours enclin à trop de retenue plutôt qu’à s’épancher en notre présence, Darfeuille surmonta cette fois sa peine d’une phrase assassine qui ne lui ressemblait pas et qui nous glaça le sang : - Je le tuerai ! Son corps se raidit brusquement comme si une violente décharge électrique venait de le traverser. - Je le tuerai ! Répéta-t-il, le regard imprégné de cette certitude absolue du bon droit, investi d’une mission divine. Non que je voulusse le soutenir dans sa décision, mais fallait-il encore que nous découvrissions l’incendiaire responsable de la mort d’Alice. Et si Cortez trônait naturellement en tête de liste des suspects, le lieu et les raisons de mon agression récente justifiant qu’il occupât ce rang privilégié, rien n’étayait le fait qu’il fût aussi l’auteur de cet homicide. Au contraire, au moment du drame, que nous situions aux environs de 22 heures, Cortez sérieusement éméché faisait étalage de ses talents de danseur au beau milieu de la piste. Tout le village présent à la kermesse en témoignerait si nécessaire. De là à penser qu’il avait volontairement opéré une diversion en se ridiculisant aux yeux de tous, et permis ainsi à un complice d’accomplir son forfait, m’effleura. Mais en aucun cas il n’était le meurtrier d’Alice. - Alors qui ? ! Implora Darfeuille que mes déductions agaçaient. - Je l’ignore Bernard ! Tentai-je de le calmer. Mais nous le trouverons. - Quelqu’un a forcément quitté la fête ! Intervint Pénélope avec justesse. Ne vous êtes-vous vraiment aperçus de rien ? Nous demanda-t-elle. Essayez de vous souvenir ? - Non, je ne vois pas ! Lui répondis-je affectueusement. Je n’ai rien remarqué de particulier. - Moi non plus ! Se désola le patron en se frottant les paupières. Mais aussitôt qu’il eut prononcé ces trois mots, son visage s’enlaidit d’un rictus sévère dont nous nous inquiétâmes Pénélope et moi. - Qui a-t-il Monsieur Darfeuille ? Me devança-t-elle. Quelque chose vous revient ? - Oui ! Acquiesça le patron effondré. Quelqu’un est bien parti hier soir aux environs de 22 heures. - Qui? Fîmes-nous en choeur tous les deux. - Quelqu’un d’insoupçonnable : Viking ! Un autre que lui m’eût fait cette déclaration et mon poing atteignait sa face avant même qu’il eût fini sa phrase. Je considérais Viking comme un véritable ami et ne pouvais croire en sa participation à ce crime. Seulement j’appréciais aussi beaucoup Darfeuille et le savais incapable d'affabuler. J’éprouvai un profond désarroi tant je ne pourrais éviter ma rupture avec le premier si le second confirmait ses dires. Je m’en assurai : - Etes-vous certain de ce que vous avancez ? - Absolument François ! J’en suis désolé, je sais votre sympathie pour Viking mais je l’ai bel et bien vu s’en aller peu avant l’incendie. Je crois même me souvenir que Frémont l’a remplacé à la buvette. Sincèrement François, je… - Frémont ? Roger Frémont ? Le coupai-je brutalement. L’épicier ? - Je n’en connais pas d’autre ! Répondit-il laconique. - Celui-là même que Corentin a poignardé ? M’appesantis-je, rappelant au patron quelque peu perdu cet incident survenu le matin de mon arrivée aux Tournesols. - Où voulez-vous en venir ? Se reprit-il la fatigue le gagnant de plus en plus - Vous allez comprendre ! L’éclairai-je tant bien que mal. Pour Stefan et Julien je ne peux pas encore me prononcer. Mais pour Matthieu et Corentin, ces deux-là ont agi sur un même mode opératoire. IIs ont probablement voulu se venger de ceux qui leur avaient infligé ces sévices, Lambert et Frémont en l’occurrence. Matthieu en est mort et c’est un miracle si Corentin en a réchappé. Pénélope, abasourdie, s’immisça dans notre conversation : - Tu prétends qu’il n’a fait que se défendre ? - Oui ! - Mais dans le procès-verbal établi par les gendarmes, Corentin est l’agresseur pas la victime ! Objecta le patron. - Et qui l’a rédigé ce P.V ? Lui rétorquai-je d’une voix appuyée, peiné qu’il n’eût plus toute sa lucidité. - Évidemment ! Se réveilla-t-il enfin, en se tapant le front à grands coups de poings rageurs. Quel idiot je fais ! - Qu’allons-nous faire à présent ? S’inquiéta Pénélope. Nous n’avons toujours pas la moindre preuve seulement des présomptions. Les photos ont brûlé et le journal intime de Corentin ne nous apprendra peut-être rien ! Elle disait vrai, nous ne possédions aucun élément tangible susceptible de convaincre éventuellement un juge ou un enquêteur, intègre s’entend, d’entamer des poursuites ou tout au moins des recherches plus approfondies. Je pouvais, certes, déposer une plainte pour coups et blessures à l’encontre de Cortez, mais aboutirait-elle ? Ce serait sa parole contre la mienne ! Et quand bien même ne produirait-elle pas l’effet inverse à celui désiré ? Alerter tous les protagonistes de cette affaire au point de dissimuler ou de détruire toutes traces de leurs méfaits. Les négatifs des photos par exemple ou d’autres clichés, des cassettes vidéo peut-être, des ordinateurs. Des noms et des adresses aussi ! De plus, assurés de leur impunité l’élimination d’Alice et vraisemblablement celles de Stefan et de Matthieu témoignaient de leur détermination totale et nous incitaient à la plus grande prudence. Ils n’hésiteraient pas à commettre de nouveaux crimes si la situation l’exigeait. Au premier desquels celui de Corentin ! Nous décidâmes d’un commun accord de ne pas importuner l’enfant tant que le danger le guetterait et de creuser d’autres pistes. Nous en avions plusieurs : retrouver Claire Josserand notamment dont l’agression restait un mystère qu’il nous fallait percer interroger Fernand sur les véritables raisons de son altercation avec Lambert, filer enfin tous ceux qui, de près ou de loin, avaient partie liée dans cette sale affaire. Après Cortez, Lambert et Frémont Viking vint grossir la liste de nos suspects. Mais nous redoutions surtout que celle des victimes fût beaucoup plus longue tant certains événements remontaient à plusieurs années comme la mort du jeune Stefan. Une autre évidence s’imposait à nous, répugnante à vomir : si seuls les enfants des Tournesols, au demeurant plus vulnérables et plus solitaires que ceux du village, subissaient ces sévices infâmes, cela impliquait une complicité intérieure, un ver dans le fruit, un cinquième nom sur la liste...
Ma deuxième nuit chez Pénélope fut blanche et dépourvue de tout romantisme. Pris de vomissements et de diarrhée, je la passai dans les toilettes ! J’invoquai honteusement à ma belle le manque de fraîcheur du plateau de fruits de mer partagé la veille avec elle dans un charmant restaurant et la délicatesse exacerbée de mon estomac pour les crustacés. Mais en réalité je devais les gargouillements de mes intestins à une toute autre raison. J’étais à une heure de ma convocation devant Cortez et la peur de cet instant précis où j’allais me retrouver de nouveau face à lui ne m’avait pas quitté depuis mon agression. Pire, elle s’était amplifiée à l’approche de ma confrontation avec l’individu. J’eusse de beaucoup préféré qu’elle se manifestât autrement tant je donnais l’image d’un lâche doublé d’un menteur à celle qui me prenait pour son héros. Je fus d’autant plus gêné et ridicule qu’en sortant de son appartement elle me lança un regard malicieux doté d’un sourire moqueur. Elle avait tout compris… ! Il régnait une odeur de renfermé, de moisi et de tabac ranci dans son bureau. L’exiguïté de la pièce et l’austérité du mobilier ajoutaient à mon appréhension. Un tabouret en bois notamment, à l’assise volontairement basse sans doute pour accentuer les rapports de force. Une autre mise en condition différente de celle que j’avais éprouvée chez moi quelques jours auparavant, mais qui produisait aussi indéniablement son effet. Mon front et mes mains suintaient comme ceux d’un coupable. Lorsqu’il s’approcha de moi et posa ses battoirs si effrayants sur mes épaules, j’eus un tel sursaut qu’il lâcha prise aussitôt. - Du calme monsieur Letessier ! Me raisonna-t-il, en se vautrant dans son fauteuil aux accoudoirs branlants. Tout va bien ! Non ? - Oui ! Fis-je simplement, pris de court. - Alors ! Vous n’avez toujours rien à me dire ? A sa façon de me regarder, je devinai aisément qu’il n’attendait plus rien de moi et n’avait en tête que de reprendre les hostilités. Le fait aussi qu’il n’évoquât à aucun moment de mon audition les circonstances de la mort d’Alice et n’exprimât de regrets à son sujet, me conforta dans cette idée qu’il n’y était pas étranger. Méprisant et dénué de tout scrupule, il décida d’autorité et frappa comme bon lui sembla ce qui serait ma déposition, poussant même le cynisme jusqu’à établir une description très précise de mon agresseur. Aux antipodes de la vérité, bien sûr ! En la signant, je l’innocentais. Je le savais, lui aussi. Mais en agissant de la sorte, je lui laissai également l’impression de le craindre vraiment, l’assurant de mon silence. Je pouvais alors poursuivre mes investigations sans trop éveiller ses soupçons. Tandis que je me levais de mon siège le dos endolori, et me dirigeais vers la porte de sortie sans même le saluer, il me siffla comme un maître son chien. Je fis l’erreur grossière de me retourner et vis son visage se marquer d’un large sourire conquérant. - Rassoyez-vous Letessier ! M’ordonna-t-il. Déboussolé, je m’exécutai lentement et retrouvai mon tabouret de torture. J’eus cependant la force de le braver. - Que me voulez-vous encore ? Vous avez votre déposition... alors laissez-moi tranquille ! Cortez s’imposa un long silence avant de me répondre, non qu’il voulût me préparer à mieux encaisser ses paroles fielleuses, mais il cherchait assurément des mots plus forts pour m’atteindre davantage, m’écraser définitivement. Il y parvint sur le coup, optant finalement pour une attitude plus sibylline, aux limites de l’abjection. - Elle sait votre amie que vous avez fait de la prison ? Comme l’avait exprimée la veille Darfeuille à l’égard du meurtrier présumé d’Alice, une haine s’empara aussi de moi, une haine viscérale. Je compris ce jour là qu’on put tuer un homme tel que Cortez tant sa mort constituait le seul moyen de mettre un terme à sa nocivité…
Chaque matin sonnait comme une nouvelle victoire sur la maladie. Un moment de pure exaltation qui reléguait le cancer dans un lointain passé, jusqu’à nier qu’il eut même existé. Métamorphose éphémère de l’esprit à vous donner les ailes de l’éternité ou presque ! Se profilait ainsi, subrepticement, l’espoir d’une rémission lente à laquelle elle semblait croire nonobstant les résultats catastrophiques et décourageants de ses examens sanguins. Une gifle du destin, fatale je le savais. Que ses jours fussent comptés, soit ! Mais qu’ils s’accompagnassent d’une souffrance progressivement intolérable, alors mieux valait les écourter. Bettina effleura la question une première fois au petit déjeuner, entre deux sourires, entre deux bouchées d’un croissant au beurre. Elle eût évoqué un sujet tout différent de celui-là qu’elle se fût comportée de la même manière : naturelle, décontractée lisse. Par la suite, elle m’injecta à petites doses homéopathiques d’autres allusions, suivant un cheminement précis, prémédité, me préparant en douceur à cette demande inéluctable qu’elle exprimerait d’une voix suppliante à l’instant même où plus rien ne la soulagerait. Bettina me fit toutefois la promesse de résister le plus longtemps possible à cette « mort-délivrance » de repousser l’échéance jusqu’aux limites de ma propre souffrance comme si son départ devenait pour moi une véritable libération… j’acceptai… Fatiguée et amaigrie, Bettina gardait la chambre la plupart du temps. Moi aussi, pour y avoir installé mon piano. Une idée d’elle à laquelle j’avais adhéré sans l’ombre d’une hésitation. A son côté mon inspiration décupla mes compositions s’étoffèrent, s’enrichirent davantage de mes humeurs changeantes, se substituant parfois aux mots que je ne parvenais plus à lui dire. Et quand mes larmes trop longtemps retenues, sillonnaient mes joues, je penchais un peu plus la tête au-dessus du clavier pour qu’elle ne les vît point. Le cancer de Bettina évoluait « normalement » selon un processus de développement dont le professeur VAN LEEU nous avait détaillé les étapes successives avec moult précisions et les traitements appropriés pour chacune d’elles. Il insista particulièrement sur les effets secondaires qu’entraînerait le recours probable à la chimiothérapie : troubles digestifs, épuisement, et surtout, perte inévitable des cheveux provoquée par la prise de produits alopéciants. Après avoir traversé la douloureuse épreuve d’une grossesse interrompue, se briserait aussi, tôt ou tard l’autre symbole de sa féminité, quand bien même ce phénomène aurait été temporaire. Un soir que je la déshabillais dans une pénombre recueillie et lui prodiguais mes caresses sur tout son corps dont j’entendais toujours les appels au plaisir, merveilleusement incarnés par le durcissement flatteur des pointes de ses seins, je commis la maladresse de glisser mes doigts dans sa chevelure encore abondante et d’en retirer une pleine touffe sans qu’aucune résistance ne s’y opposât. Bettina éclata en sanglots, me repoussa d’un geste de pure forme et disparut complètement sous son drap m’exhortant de quitter la pièce. Compréhensif je la laissai à son chagrin et m’isolai dans la salle de bains d’où je sortis une demi-heure plus tard… le crâne entièrement rasé ! Je revins dans la chambre et me posai au bord du lit dans lequel Bettina, toujours enveloppée dans son linceul blanc hoquetait encore légèrement. J’attendis qu’elle se fût enfin calmée pour la dévoiler et lui imposer mon nouveau visage, plus rond, plus ramassé aussi peut-être, mais avec le même regard : celui d’un homme éperdument épris de la femme qui se mourrait à son côté. Ce soir là, à son initiative, nous fîmes l’amour une dernière fois non que son désir s’estompât comme ses espoirs, mais seulement voulut-elle immortaliser en moi l’image d’une merveilleuse amante en pleine possession de ses moyens… Bettina tint sa promesse bien au-delà du supportable et jeta toutes ses forces dans un ultime sourire qu’elle m’adressa telle une prière. Respectant à mon tour ma parole donnée, je l’aidai à partir, l’abandonnant à Dieu son autre prétendant, après que j’eus joué, à sa demande, ma toute dernière composition… inachevée comme notre histoire… Six mois, un an, deux peut-être… trois cent quarante et un jours exactement… plus jamais je ne touchai à un piano. J’étais mort moi aussi...
L’inscription portée sur la pancarte vaudrait probablement à Fernand, son auteur des poursuites en diffamation s’il ne se décidait pas très vite à la décrocher du poteau électrique planté à l’entrée du parking de son garage. Faut dire que le bougre n’y était pas allé avec le dos de la cuillère : « FERME POUR CAUSE DE TENTATIVE DE MEURTRE. » Rien que ça ! Rentrant tout juste de l’hôpital il s’était attelé à cette seule tâche vengeresse sans même s’arrêter chez Viking commettant pour la première fois une entorse à ses habitudes. Ou peut-être lui avait-on fait la leçon durant ces six jours de sevrage forcé. Aussi éprouvai-je quelque gêne à lui offrir une bonne bouteille de Bordeaux millésimé, achetée le matin même à l’épicerie du village et dont le prix exorbitant me restait encore en travers de la gorge. Un « investissement » effectué aux seules fins qu’il acceptât de me recevoir et consentît à répondre à certaines de mes questions. Étrangement il ne parut pas surpris de ma visite et que je fusse venu les mains vides n’eût pas moins illuminé son visage buriné. Je lui rendis d’ailleurs son sourire avec la même affection dans mon regard et lui tendis la bouteille grossièrement emballée dans du papier journal. - C’est pour moi ? ! S’émut-il, les yeux rieurs et embués comme ceux d’un enfant recevant un cadeau. - Oui ! Vous aimez le vin je crois ! Lui demandai-je tout bonnement pour ouvrir notre conversation. - Beaucoup trop à ce que m’en a dit le docteur ! Je dois y aller mollo si je veux y goûter le plus longtemps possible. Mais avant même que je pusse louer cette sage décision et l’encourager dans cette voie de la modération, la vrille inoxydable de son tire-bouchon en cep de vigne s’enfonçait déjà dans le cylindre de liège qu’il huma en fin connaisseur sitôt celui-ci extirpé de son goulot. - Excellent choix ! Approuva-t-il en découvrant l’étiquette de la bouteille qu’il inclina au-dessus de deux verres ballon au pied ébréché. - C’est un peu trop tôt pour moi vous savez ! Trouvai-je comme seul argument pour ne pas l’accompagner. - Jeune homme ! Fit-il théâtral, chez moi on boit avant de causer ! - Bien ! Cédai-je. - C’est comment ton petit nom déjà ? - François. - Alors à la tienne François ! J’aurais eu mauvaise grâce à ne pas trinquer avec le professeur, d’aucuns prétendaient en effet qu’il ne tutoyait que ses amis. Je sacrifiai donc à la tradition et avalai le contenu de mon verre, imitant mon hôte dans ses moindres gestes, jusqu’à essuyer mes lèvres dans une manche de ma chemise. Mimétisme infantile et ridicule mais qui curieusement me désinhiba. Ragaillardi aussi par ce breuvage, au demeurant très agréable je l’attaquai bille en tête en lui montrant la pancarte d’un mouvement sec du menton. - Vous allez au devant de sérieux ennuis Fernand ! - Penses-tu ! Il n’osera même pas lever le petit doigt ! Fanfaronna-t-il. - Qui ça il ? Le titillai-je de plus en plus à l’aise. - Mais Lambert pardi ! À qui veux-tu que ce message s’adresse ? Et ça ne fait que commencer, je lui réserve un chien de sa chienne à ce salaud ! Crut-il bon d’ajouter. Je ne m’attendais pas à une autre réponse. Je savais sa rancœur, voire sa haine somme toute compréhensible et légitime suffisamment palpable et névralgique pour qu’il cherchât à atteindre cet homme par tous les moyens. Cependant elle ne me satisfaisait pas. Manifestement une toute autre raison le motivait pour oser l’affronter ainsi et ne pas craindre d’inévitables représailles. Il me tardait de la connaître. - Pourquoi lui en voulez-vous autant ? Et ne me dites pas que votre altercation de l’autre jour chez Viking en est la cause. Je ne vous croirai pas ! Fernand s’étonna un bref instant de la rudesse avec laquelle je venais de lui parler mais il acquiesça d’un timide hochement de la tête. - Suis-moi, tu vas comprendre ! En quelques secondes nous nous retrouvâmes dans sa cave, où, spontanément je laissai échapper un sifflement d’admiration qu’il apprécia d’une tape amicale et énergique sur mon épaule. La pièce, toute blanche, murs et plafond, respirait le propre. Le sol, entièrement carrelé, brillait tel un miroir déformant à peine nos silhouettes qui s’y reflétaient. Judicieusement encastrés çà et là des spots diffusaient une lumière bleutée reposante et chaleureuse. Mais plus que la blancheur et la propreté qui, en « surface » ne constituaient pas, de toute évidence, la priorité première de Fernand, je fus surtout frappé par l’arsenal informatique ultra sophistiqué que supportait une épaisse et large planche stratifiée, elle-même posée sur trois solides tréteaux. Moniteur vingt et un pouces, extra plat, unité centrale aux performances quasi-illimitées, clavier et souris ergonomiques sans fil, imprimante laser, scanner, appareil photo numérique, le professeur me lista chaque élément, m’expliqua leur rôle, leur interface ! Avec le souci du détail que seul un professionnel ou un amateur éclairé peut assimiler, digérer. Il me soûla à me donner la migraine mais je m’abstins de le lui dire et l’écoutai sagement jusqu’à ce que, enfin, il s’assît sur son siège à cinq roulettes et allumât son ordinateur. Sur un ton moins magistral, il m’avoua sa passion tardive pour l’informatique et particulièrement pour Internet. Au détriment de la mécanique, précision superflue à voir son garage transformé en un capharnaüm indescriptible dont il se moquait éperdument. Je fus stupéfait de la dextérité avec laquelle ses gros doigts se baladèrent sur le clavier, à l’aveugle de surcroît ! À aucun moment je ne vis son regard se détourner de son écran. Ce dernier se noircit soudain d’une pleine page composée de textes et de photos. L’excitation me gagnant tout doucement, j’approchai mon visage du sien, frôlant même sa joue. - C’est quoi ça ? - Ça ! C’est une page d’un grand quotidien isérois. Répondit Fernand d’une voix triomphante. Et tu n’as encore rien vu ! Aussi agile avec sa souris, il isola et zooma en quelques deux manipulations fulgurantes un article de cette même page puis m’offrant sa place, il m’invita à le lire avec attention. On y évoquait le procès et la condamnation à trois ans d’emprisonnement ferme d’un individu coupable d’attouchements sexuels répétés sur plusieurs mineurs de moins de quinze ans. Tous des garçons. Si l’identité de l’homme n’y était pas révélée, en revanche ses initiales y apparaissaient en lettres majuscules : E.L ! Un autre fait me troubla également : sa profession. Il était apiculteur ! - C’est lui vous pensez ? Lâchai-je abasourdi. - Absolument ! - Mais comment pouvez-vous en être sûr ? Avançai-je prudemment. Après tout, il peut s’agir d’un autre type ! Fernand se fit violence. - Non ! C’est bien notre homme ! Crois-moi ! Et comme s’il avait pressenti ma réaction, il sortit d’une bannette plastifiée une grande enveloppe en papier kraft renforcé qu’il me pria d’ouvrir. Elles contenaient deux plaques minéralogiques rectangulaires légèrement rouillées, gravées du même numéro : 5813 XT 38. - Je ne comprends pas ! M’excusai-je perdu. - Ces plaques appartenaient à Lambert ! M’éclaira Fernand. Je les ai moi-même changées quand il est arrivé de... Grenoble! - Je vois ! - Alors ! Convaincu à présent ? - Complètement ! Les confidences du Professeur dissipèrent mes derniers doutes sur les circonstances de la mort du jeune Matthieu. Indéniablement Lambert était son assassin. Restaient à résoudre, celles encore obscures de Stefan et de Julien, sur lesquelles Cortez lui-même avait émis quelques soupçons, non par conviction, mais sûrement pour « noyer le poisson... »
Je recevais très peu de courrier, voire jamais. Aussi écarquillai-je tout grands les yeux quand le facteur m’apporta un colis de la taille d’une boîte à chaussures. Je le remerciai chaleureusement de s’être déplacé jusqu’aux Tournesols pour me le remettre en mains propres et lui glissai discrètement un billet dans une poche de son veston. Le brave homme repartit gai comme un pinson, sa sacoche en bandoulière, me laissant seul avec mon mystérieux paquet. Je le secouai longuement dans tous les sens pour en deviner le contenu. Vainement. A vrai dire, je ne me résolvais pas à l’ouvrir tant je craignais que ce qu’il renfermait réveillât en moi de trop douloureux souvenirs l’expéditeur de cet intrigant objet n’étant autre que mon père ! Finalement, je surmontai mon angoisse, libérai la languette du rabat de son encoche, et soulevai lentement ce dernier. Formant deux blocs compacts semblables, des enveloppes par dizaines occupaient tout le volume disponible. Elles étaient si serrées les unes contre les autres qu’il me fallut arracher un large coin du carton pour me saisir de la première. Je reconnus instantanément mon écriture et compris, bouleversé, que je tenais entre les doigts l’une des nombreuses lettres adressées à ma mère. Aucune d’elles n’avait été décachetée, mon vieux les ayant probablement toutes interceptées pour qu’elle ne pût jamais les lire. En avait-elle eu au moins connaissance avant de mourir et ainsi partir soulagée que son fils l’aimât toujours ? Je me devais de poser cette question à mon père et de n’entendre de sa bouche qu’une seule réponse : oui ! Je n’imaginai pas qu’elle pût être différente.
La jeune femme appliquait généreusement une crème protectrice sur le doux visage et les bras fluets de son enfant lequel grimaçait en raison, me sembla-t-il, de la consistance visqueuse et de l’odeur désagréable de cet émulsif blanchâtre dont le pouvoir de pénétration ne tenait visiblement pas toutes ses promesses. Juin tirait sa révérence laissant à la traîne un soleil de feu insupportable qui, selon les prévisionnistes météorologues, le serait encore un peu. Tandis que la jeune femme refermait le tube et l’enfouissait dans son grand sac fourre-tout, le garnement lui faussa compagnie et courut instinctivement vers la rue heureusement dans notre direction. Pénélope le réceptionna tant bien que mal, échoua même à deux reprises avant de le maîtriser, l’abondance de pommade ne lui ayant pas rendu la tâche facile. - Une vraie petite anguille ! Plaisanta-t-elle en déposant le bambin dans les bras de sa maman reconnaissante. - Merci ! Bredouilla cette dernière toute tremblante. Mon beau-père nous a promis un portillon depuis des mois mais nous attendons toujours après ! Se justifia-t-elle. - Je peux me laver les mains ? Demanda poliment Pénélope incommodée. - Oh ! Pardon ! Bien sûr! Par ici je vous prie… vous pouvez aussi venir Monsieur ! S’adressa-t-elle à moi d’une voix totalement retrouvée. Je suivis les deux femmes jusque dans la cuisine où elles se fixèrent devant l’évier. Pénélope s’empara du flacon de savon liquide le pinçant délicatement entre le pouce et l’index pour ne pas trop l’enduire de ce résidu huileux. La maîtresse de maison observa longuement la manière avec laquelle Pénélope se frottait les mains, disséqua chacun de ses gestes et eut soudain cette réflexion surprenante au ton définitif : - Vous ! Vous êtes infirmière ! Ou médecin ! - Infirmière en effet ! Acquiesça Pénélope. Tout comme vous… Claire ! Vous êtes bien Claire Josserand n’est-ce pas ? - Comment connaissez-vous mon identité? Paniqua-t-elle, serrant son fils très fort contre sa poitrine. Ni mon nom et prénom ne sont inscrits sur ma boîte aux lettres ! Et qui êtes-vous d’abord ? ! Pénélope rassura aussitôt sa collègue au bord de l’hystérie : - Calmez-vous Claire ! Je suis celle qui vous a succédé aux Tournesols. Je ne vous veux aucun mal. Juste vous poser quelques questions. Que Pénélope décidât de ne pas m’associer à ses propos ne me vexa point, je l’encourageai même d’une œillade discrète à poursuivre dans ce sens et quittai la pièce pour la terrasse où je pus malgré tout capter quelques bribes de leur conversation. - Que voulez-vous savoir ? Maugréa Claire, toujours sur la défensive. - Les raisons qui vous ont poussée à partir précipitamment des Tournesols ! Répondit Pénélope, intérieurement ravie que sa stratégie payât. Claire attacha son enfant dans sa chaise haute et lui donna un gobelet au fond lesté, muni de deux anses, avec très peu d’eau sucrée dedans. - J’ai démissionné, voilà tout ! - Au lendemain de la mort de Stefan. - Oui, en effet ! Et alors ? - Ce n'était pas un hasard Claire ! - Qu'en savez-vous ? - Vous connaissiez bien ce garçon ? - Je le soignais… comme tous les autres ! - Et le soir même qui a précédé sa mort, vous étiez agressée, battue violemment ! - Qu’est-ce que ça change ? - Mais tout ! Claire ! Que votre agression et la mort de Stefan sont intimement liées ! - Je sais ! Confessa-t-elle. - Comment ça vous savez ? Réagit Pénélope, médusée. Claire ramassa le gobelet que son fils venait de faire tomber à terre, l’essuya et le reposa sur la tablette de sa chaise. - Stefan était diabétique et son état nécessitait deux injections quotidiennes d’insuline, l’une le matin au petit déjeuner l’autre le soir au coucher. J’avais sympathisé avec lui plus qu’avec les autres garçons. Cet après-midi là il est passé me voir, il devait être 15 heures, bien trop tôt pour que je lui fasse son injection je lui ai d’ailleurs dit : « ce n’est pas l’heure de ta piqûre bonhomme ! » Il m’a alors regardé avec ses beaux yeux bleus et il a éclaté en sanglots. Claire s’interrompit et se servit un verre d’eau fraîche directement au robinet. - Vous-en voulez ? - Je veux bien, oui, merci. - Où en étais-je ? - À cette visite inattendue de Stefan dans l’après-midi. - J’y suis ! Je l’ai prié de s’asseoir et je lui ai aussi donné un verre d’eau qu’il a bu d’un trait jusqu’à la dernière goutte. « Je t’en sers un autre ? » Ai-je même insisté, mais il a refusé. Après un long silence, il a commencé à me parler, de manière hachée, comme si les mots ne parvenaient pas à sortir de sa bouche. J’ai d’abord pensé à une querelle avec l’un de ses camarades. Mais ce n’était pas la raison de sa venue. J’ai alors évoqué les problèmes de racket dans son collège car nous avions reçu une note du principal à ce sujet quelques jours auparavant. Mais je faisais fausse route là aussi ! J’étais très chagrinée de le voir aussi abattu et ne pas déceler chez lui ce qui n’allait pas. Puis je l’ai entendu prononcer cette phrase : « il m’a obligé, je ne voulais pas ! » J’étais pétrifiée. « Qui t’a obligé Stefan ? Et à quoi ? ! » L’ai-je imploré, devinant à demi mots ce qu’il cherchait à me dire sans me l’avouer franchement. - La honte le rongeait sans doute ! - Oui ! Mais la peur surtout ! - Qu’avez-vous fait alors ? - Je n’ai rien pu faire ! Un gamin est arrivé en hurlant, les genoux en sang. Je n’ai malheureusement pas vu Stefan sortir de l’infirmerie. Et le soir, à sa piqûre, il n’a pas desserré les dents. - Il ne vous a même pas soufflé un nom ? - Rien je vous dis ! - Votre petit garçon s’endort ! Lui fit remarquer Pénélope, attendrie. - Je le couche et je reviens ! Chuchota Claire. Restez ! Je profitai de son absence momentanée pour passer ma tête à la fenêtre et voler un baiser furtif à Pénélope. - Cette histoire l’a drôlement secouée ! Me dit-elle. Tu en penses quoi ? - Je ne sais pas encore, mais il y a quelque chose qui cloche ! - Quoi ? - À toi de trouver, tu t’en tires pas mal tu sais. Je n’aurais pas fait mieux ! Attention ! La revoilà ! Claire revint une couche usagée dans la main qu’elle jeta dans la poubelle puis se rassit en face de Pénélope. - Vous avez d’autres questions ? Lui sourit-elle, cette fois en confiance. - Oui ! À qui avez-vous parlé de votre conversation avec Stefan ? - Mais à personne ! - Vraiment ? - Je vous assure ! - Alors comment expliquez-vous votre agression justement ce soir là ? - Oh ! Mais c’est très simple… j’ai moi-même appelé mon agresseur ! - Pardon ? ! - Vous avez bien entendu… ! Sitôt après avoir désinfecté les genoux de ce garçon j’ai commencé à préparer les médicaments du soir et notamment l’insuline de Stefan. Tous ces produits sont dans une armoire métallique cadenassée. Je ne vous apprends rien. Dès que j’ai ouvert la porte j’ai tout de suite constaté qu’il manquait une boîte de somnifères, une boîte entière ! Par acquit de conscience j’ai vérifié le registre des entrées sur lequel tous les achats étaient mentionnés et l’ai comparé avec celui des sorties. Je n’avais commis aucune erreur, une boîte de ce somnifère dont j’ai oublié le nom avait bel et bien disparu ! - Qui d’autres à l’époque possédaient une clef ? Demanda opportunément Pénélope. - Les mêmes qu’aujourd’hui je présume. - Messieurs Darfeuille et Roubieux ? - Oui ! - Vous croyez que l’un d’eux… - Roubieux sûrement pas…il skiait à Innsbruck avec femme et enfants. Quant à Darfeuille, il est entré dans une colère noire m’accusant ouvertement de négligence coupable, voire plus ! On a fouillé toutes les chambres des gamins, le réfectoire, les cuisines. Mais on a rien trouvé ! - Et c’est là que vous avez décidé d’alerter la gendarmerie ! - Oui ! J’ai appelé l’adjudant-chef Cortez. - Votre agresseur ! - Oui ! Claire, à cet instant s’effondra en larmes. Comme si les images de cette soirée tragique, tous ces coups portés à son visage lui revenaient et sa douleur se réveillait. Je repensai aux propos de la jeune femme sur l’attitude un tantinet zélée du patron l’accusant presque de vol et mettant sens dessus dessous les lits des garçons. Cette façon d’agir, normale en apparence, pouvait très bien s’apparenter à une mise en scène de sa part afin d’écarter d’éventuels soupçons à son égard. Et l’absence de Roubieux au moment des faits n’arrangeait rien à l’affaire. Jusqu’à nouvel ordre, et, sauf à ce que Claire se souvînt d’un détail le disculpant Darfeuille occuperait la cinquième place sur notre liste des suspects. Dubitative, Pénélope s’engagea à ma grande surprise sur une autre piste, harcelant de questions sa collègue dont elle espérait que ce fameux détail lui reviendrait à la mémoire et innocenterait du coup le patron. - Vous êtes-vous absentée ce jour là pendant votre service ? - Non ! - Pas même quelques minutes ? - Non ! - Et à l’exception de Stefan et de ce garçon à qui vous avez prodigué des soins personne n’est venue à l’infirmerie ? - Non ! Enfin si ! Mais lui, il venait tous les matins après sa dernière ronde. - Pierrot ? Le veilleur de nuit ? - Oui ! Il m’apportait toujours un café du distributeur avant de rentrer chez lui. C’était une habitude ! - Et il n’est pas resté un peu plus longtemps cette fois là ? Souvenez-vous ! Insista Pénélope. - Maintenant que vous m'y faites penser, en effet oui ! Il n'est pas parti tout de suite. Il se plaignait du dos. Ça me revient ! Appuya-t-elle. Il éprouvait même des difficultés à marcher. Je lui ai d’ailleurs donné un décontractant. - Vous avez donc ouvert l’armoire ! - Oui ! Bien sûr ! - Et vous êtes allée lui chercher de l’eau au lavabo, sans refermer la porte ! - Vous ne pensez tout de même pas qu’il… - Et pourquoi pas ? Il en avait largement le temps ! Claire se liquéfia : - Pierrot un assassin ? ! C’est impossible ! Pourtant tout corroborait cette thèse. Qui prétendit avoir découvert le corps sans vie de Stefan et les comprimés éparpillés à ses côtés ? Qui affirma aussi ne pas avoir entendu le garçon grimper au grenier alors que les marches de l’escalier craquaient au moindre poids et la poulie de la trappe d’accès grinçait dès que l’on en actionnait la corde ? Et qui, enfin, vint recueillir sa déposition ? Cortez pour ne pas le citer ! Darfeuille disculpé, restait cependant une énigme : les crimes résolus de Matthieu et de Stefan perpétrés par Lambert et Pierrot pouvaient très bien être des actes isolés. Mais pour avoir vu de mes propres yeux les photos abjectes de Matthieu et de Corentin subissant ces supplices insupportables, j’étais certain que Stefan avait aussi vécu les mêmes. Ces photos matérialisaient incontestablement un lien entre ces morts. De même que je restais persuadé qu’un familier des Tournesols commanditait ces crimes, les orchestrait. Et le veilleur de nuit n’était pas cet homme froid et calculateur, tout juste un exécutant. Cortez en revanche en avait la trempe lui. Mais il me sembla qu’il gérait davantage les situations qu’il ne les provoquait. Il obéissait à une autorité supérieure, à un chef de réseau, lequel devait sûrement acheter son silence au prix fort. Dès lors que le témoignage de Claire innocenta le patron Roubieux prit naturellement sa place sur ma liste des suspects. Quand bien même ce dernier ioulait-il au Tyrol au moment des faits...
Affublé d’un tablier vichy, rouge et blanc, et d’un torchon assorti, négligemment posé sur une épaule, Anicet nous attendait souriant, dans l’embrasure de la porte d’entrée de sa demeure, un magnifique corps de ferme restauré, à colombage, coiffé d’un impressionnant toit de chaume poli par le temps. Sur la gauche, un autre bâtiment, plus modeste mais tout aussi charmant, formait un angle droit avec la bâtisse principale. J’en devinai facilement la destination à la faveur du mot « Médecin » pyrogravé sur un demi-rondin sculpté en forme de flèche directionnelle et cloué sur un piquet de bois. Une « œuvre » de Pénélope lorsqu’elle était encore une enfant. Deux allées de fin gravier, ombragées par de grands tilleuls au feuillage déjà bien dru desservaient respectivement l’habitation et le cabinet médical. La première, très large autorisait le passage de véhicules tandis que des jardinières abondamment fleuries disposées en chicanes, entravaient la seconde pour qu’elle restât piétonnière. Pénélope sauta au cou de son père et l’étreignit sans que ce dernier pût esquisser un seul mouvement. Il parvint cependant à dégager sa main droite pour me la tendre et me souhaiter la bienvenue. Puis, se pliant certainement aux rites d’une longue complicité il chatouilla les hanches de sa fille jusqu’à obtenir sa reddition. Celle-ci, toujours aussi nature rajusta sa robe remontée très haut sur ses cuisses nues, Anicet la parodiant avec son tablier. Ces deux-là s’aimaient joliment. L'idée ridicule, que le docteur absorbât tout l’amour de sa fille m’effleura même un instant. Mais aussi fort qu’elle serra mon visage dans l’étau de ses mains pour s’approprier ma bouche sans aucune retenue, aussi vite disparut ma jalousie. Nous entrâmes dans la maison après que j’eus complimenté Anicet pour ses talents de paysagiste dont il attribua tout le mérite à son épouse défunte, ses yeux et sa voix se voilant légèrement pour me le dire. Pénélope très à l’aise et surtout très heureuse, m’entraîna à l’étage pour me faire faire le tour du propriétaire, ne me lâchant le bras sous aucun prétexte. - Mon père t’apprécie beaucoup tu sais ! Me confia-t-elle, radieuse. Tu es le premier à qui il s’est ouvert aussi spontanément ! - Il cherche surtout à te caser ! Lui répondis-je tentant en vain de garder mon sérieux le plus longtemps possible. - Idiot ! Me balança-t-elle, n’appréciant que très modérément mon humour décalé. Je dissipai ses craintes d’un long et tendre baiser sur ses lèvres fraîches. - Je t’aime ! Lui soufflai-je dans l’oreille. - Je t’aime aussi ! Fondit-elle, rassurée. Je la renversai consentante sur son lit de jeune fille, arrivés que nous fûmes dans sa chambre, et l’investis de mes caresses à travers le mince tissu de sa robe froissée décidément très courte. Mais je ne pus pousser plus avant mes assiduités, Anicet se rappelant soudainement à notre bon souvenir. D’un ordre d’un seul, qui, quand bien même fut-il agréable à recevoir, résonna dans nos tympans comme celui d’un général en chef à ses soldats. - À table !!! Durant tout le repas nous lui relatâmes les derniers événements liés aux Tournesols ne touchant que très peu aux plats pourtant très appétissants et merveilleusement présentés. Emportés par notre récit nous nous contredîmes souvent, Pénélope et moi, se reprenant l’un l’autre dès qu’un point ne nous paraissait pas assez précis. Anicet saisit cependant l’essentiel et montra un visage clairement expressif pour qu’on y lût de la stupeur et de l’inquiétude. Pas forcément dans cet ordre d’ailleurs ! - Bon sang ! Dans quel pétrin vous êtes-vous encore fourrés ? ! Résuma-t-il la situation très justement. - C’est tout ce que tu trouves à dire Papa ! Manqua de s’étouffer Pénélope, un morceau de pain dans la bouche. Tu n’as pas une idée plutôt pour nous sortir de là ? - Si ma chérie ! J’entrevois bien une solution, mais… - Laquelle Papa, s’engouffra-t-elle un peu trop vite. - Maître VALANDRAY, mon avocat. Il pourrait nous conseiller sur la procédure à suivre sans que personne ne vous court-circuite. - C’est une excellente idée Docteur ! Intervins-je, ravi qu’il s’associât à notre cause. - Ne vous emballez pas tous les deux ! Nous tempéra-t-il. Il exigera du solide avant d’entamer une action en justice. Et pour le moment vous n’avez que des soupçons ! Certes fondés, mais en l’état ce ne sont que des présomptions. Par contre, le journal de ce petit serait un bon début ! - Si toutefois il comporte vraiment des preuves irréfutables ! Souligna Pénélope qui vit dans mon regard ma réticence à exposer Corentin au danger. Le docteur rétorqua l’argument de sa fille. - Nous ne pourrons le savoir que si nous en disposons ! - Alors nous nous devrons de protéger l’enfant ! Cédai-je à contrecœur. De l’éloigner des Tournesols ! - Ce serait là une très mauvaise chose au contraire ! Objecta le docteur. Qui vous dit que votre agresseur et toute sa clique en connaissent l’existence ? Si tel était le cas, il serait déjà probablement entre leurs mains ! Vous ne pensez pas ? Son raisonnement se tenait. À aucun moment en effet Cortez n’avait parlé du journal mais seulement exigé les photos. Cacher l’enfant, comme l’affirmait Anicet, éveillerait immanquablement son attention. - Mais supposons que ce journal ne nous révèle rien ! Persista Pénélope dans son idée première qu’il pût ne présenter aucun intérêt. Que ferons-nous ? On eût dit qu’Anicet s’attendait à cette question, tant sa réponse fut prompte et d’une extrême simplicité. - Nous pourrions par exemple nous rapprocher d’anciens pensionnaires et recueillir leurs témoignages. Certains d’entre eux sont aujourd’hui majeurs et oseront peut-être parler ! - Tu veux dire que parmi eux il y en a qui ont aussi subi… - J’en mettrais ma main au feu ma fille… - Bernard nous aidera ! Approuvai-je bluffé par la vivacité d’esprit de cet homme. - Comment n’y avons-nous pas pensé ? S’en voulut Pénélope, hochant la tête de droite à gauche avant de gratifier son père d’un baiser sur le front. Tu es merveilleux Papa ! L’affaire entendue, nous fîmes enfin honneur aux plats d’Anicet dont l’étendue des talents ne se bornait pas au seul jardinage… Repu, je boudai la tarte aux citrons meringuée mais acceptai volontiers un thé à la menthe, pressentant une digestion lente et difficile. Pénélope, obnubilée par une prétendue cellulite menaçante, avait déjà, elle, cessé les hostilités au fromage. Quant au docteur, avachi sur sa chaise, il luttait péniblement contre le sommeil. Profitant de la situation j’exprimai crûment à ma belle l’envie de la « culbuter » à nouveau sur son lit afin de terminer ce que nous y avions commencé deux heures auparavant. Mais ce furent davantage les paupières d’Anicet que celles de sa fille qui s’ouvrirent sur mon visage écarlate ! - Ça se dit encore de nos jours « culbuter » ? S’étonna-t-il complètement réveillé, une pointe d’ironie dans la voix. J’ai prononcé ce mot des centaines de fois à sa mère tellement je la trouvais belle et la désirais constamment ! Ajouta-t-il sur un ton plus mélancolique cette fois. - Les mêmes causes produisent les mêmes effets Docteur ! Lui souris-je, soulagé qu’il me comprît et me pardonnât ce langage châtié. Pénélope, dont les joues s’étaient aussi colorées s’éclipsa dans la cuisine pour y préparer le thé, nous suggérant de nous installer au salon pour y poursuivre notre conversation de « haut vol ! » Nous nous retrouvâmes dans l’intimité domestiquée d’une petite pièce entièrement borgne, graduée par le variateur d’une lampe à halogène. Dans la pénombre ambiante, je ne remarquai pas la masse sombre et volumineuse adossée au mur du fond. Mais mon cœur palpita soudain très fort quand Pénélope apparut dans l’entrebâillement de la porte laissant échapper un faisceau de lumière suffisamment évasé pour qu’il éclairât… un piano ! J’éprouvai un tel émoi à son contact que je me mis instinctivement à le caresser du bout des doigts. Comme j’eusse caressé Pénélope. Des larmes venues d’ailleurs sillonnèrent mon visage sans que je parvinsse à les contrôler ni même à en justifier la véritable raison. Fut-ce de la joie ou de la tristesse ? Fut-ce plus simplement du désir d’en jouer trop longtemps contenu ? Ou le mélange des trois ? Aucun de ces sentiments ne domina les autres. J’étais à la fois bouleversé et excité. - Je peux ? M’adressai-je la voix serrée indifféremment aux deux que l’émotion avait aussi gagnés. Tandis que je tirais le tabouret de sous le piano et le réglais à la bonne hauteur Pénélope posa la théière sur une petite table basse et rejoignit son père dans le canapé où ils se blottirent l’un contre l’autre. Comme si en eux se réveillaient aussi de douloureux souvenirs. Anicet, vers qui je me tournai me fit cette confidence la gorge nouée. - Il appartenait à Elisabeth, ma femme ! Aucun son n’en est sorti depuis sa mort. - Oh ! Pardon ! Je n’aurais pas dû… - Tu sais en jouer ? Fit Pénélope éberluée. - Oui ! C’est toute ma vie ! Leur avouai-je. Toute ma vie ! - Je vous en prie François ! Jouez-nous quelque chose. - Vraiment ? - Je vous le demande ! Alors, tel l’élève se rappelant sa toute première leçon, je plaçai chaque main, légèrement voûtée, sur le clavier, le pouce au bord des touches blanches, les autres doigts au bord des touches noires, le poignet souple et détendu. Encore fébrile, je débutai par quelques exercices très simples, sur un rythme lent, qu’enfant je bâclais systématiquement tant ils me dégoûtaient. Puis j’en accélérai petit à petit la cadence, y plaquai deux ou trois accords mineurs, les étoffai de variations intuitives, jusqu’à les rendre méconnaissables mais indéniablement plus agréables à jouer… et à entendre ! Créée par les sons purs d’un piano ressuscité, je m’imprégnai de cette atmosphère envoûtante et mentholée dans laquelle Pénélope et Anicet s’étaient déjà fondus. Toutes mes sensations retrouvées, j’interprétai de mémoire le Concerto en « FA » pour piano de George Gershwin progressivement habité par ce délicieux sentiment que la musique serait à nouveau ma passion… Mais avec elle j’exhumais aussi ma vie d’avant, craquelais la carapace de l’être impersonnel, anodin, que je laissais transparaître depuis cinq ans pour mieux fuir ma souffrance et mon chagrin. Mes remords aussi sûrement. Un retour violent dans les ténèbres du passé, provoqué par cette irrésistible pulsion, qui m’obligeait fatalement à la vérité. La taire plus longtemps eût été une trahison impardonnable à l’égard de Pénélope et d’Anicet. Muets d’admiration et le regard embué tous deux demeurèrent statufiés dans le silence troublant du temps suspendu. Je le rompis…
… Les derniers résultats biologiques confirmèrent l’inutilité de la thérapeutique. Finalement, la mort triomphait de tout : de la science, de nos luttes, de nos espoirs, et du temps. Nous accordant que celui de la douleur à discrétion de surcroît, comme si elle voulait nous donner le choix : mourir ou souffrir ! Aussi qu’elle nous l’écourtât ce temps fut notre ultime volonté... Bettina refusa une nouvelle hospitalisation, connaissant son issue, mais accepta un compromis. La pose d’un cathéter à l’avant-bras afin de permettre l’administration de calmants par voie veineuse permanente. Ainsi, pouvait-elle en contrôler le débit et atténuer l’intensité de la douleur. Durant les premières vingt quatre heures, le goutte-à-goutte coula raisonnablement dans sa veine puis s’accéléra rapidement pour atteindre la fluidité vertigineuse d’un chapelet de perles continu interrompu par le seul remplacement d’une poche à perfusion par une autre. Manger, boire uriner, déféquer, j’assistais de plus en plus souvent Bettina dans ses fonctions vitales. Elle ne les maîtrisait plus tout à fait. S’oubliant parfois, elle se taisait jusqu’à ce qu’un réflexe tardif me vînt de lui demander si elle voulait satisfaire un besoin ou que l’odeur m’incommodât et m’obligeât à la changer. Les insupportables outrages à sa dignité, ajoutés à l’exacerbation de sa douleur physique inextinguible, lui conféraient ce droit au départ. Un soir, j’appelai le Professeur VAN LEEU pour qu’il la délivrât de toutes ses souffrances, par l’injection d’un anesthésique puissant qui l’endormirait pour toujours. Il s’y était aussi engagé si plus rien ne la soulageait. Mais son répondeur m’informa de son absence prolongée. Dès lors, les yeux suppliants de Bettina me guidèrent dans l’accomplissement de ma propre promesse. Quelques mesures de piano plus tard je plaquai un oreiller sur son visage…
- L’image de ses lèvres esquissant un sourire lorsqu’on le lui retira m’a aidé à mieux supporter ces cinq années de prison ! Terminai-je ainsi mon histoire, effondré. S’ensuivit un long silence, interminable pendant lequel Pénélope et le Docteur se regardèrent, attendris et graves à la fois joignant leurs mains comme s’ils s’apprêtaient à communier ensemble. - Nous avons également un aveu à te faire François ! Me surprit Anicet qui me tutoyait pour la première fois. J’ai moi aussi aidé Elisabeth à partir, et, comme toi, j’aurai pu me servir d’un oreiller. Mais je suis médecin et je disposais de tout le nécessaire ici… tu vois nous avons nous aussi un lourd secret à porter ! - Mais nous, nous étions deux à le partager ! Confessa Pénélope, en quittant les mains de son père pour les miennes. Comme tu as dû souffrir mon amour ! - Vous êtes ce qui m’est arrivé de meilleur depuis cinq ans ! Me libérai-je enfin. - Si tu jouais à nouveau quelque chose ? Pour nous… et pour Elles ! Conclut par ces mots le Docteur au bord des larmes. Là-haut, deux femmes, inoubliables, se rencontraient enfin…
Les funérailles d’Alice furent poignantes, empreintes de cette simplicité qui lui ressemblait tellement. Le prêtre lui-même se distingua par la sobriété de son homélie. On eût dit qu’il n’avait rien préparé ou plus vraisemblablement reçut-il du patron la consigne d’expurger son sermon d’un message divin trop pompeux. Quelques fidèles lui en firent d’ailleurs le reproche à la sortie du cimetière, l’un d’eux allant jusqu’à le menacer d’une lettre à l’évêché si une telle conduite devait se reproduire. Mais sitôt rendus chez Viking, comme au sortir de chaque office, tous se retrouvèrent autour d’un verre, unis par cette même soif… de réconciliation ! Faisant fi des admonestations des médecins, Fernand, incorrigible, ne sut résister longtemps aux effluves capiteux du Tokay et retomba très vite dans son travers. J’eus néanmoins la nette impression qu’il exagérait volontairement les effets de l’alcool et se jouait en toute lucidité des regards médusés et réprobateurs de l’assistance. Il exhorta d’ailleurs celle-ci de l’écouter dès qu’il fut monté sur une table, une bouteille à la main. Il entama alors un long monologue, manifestement préparé, entrecoupé de nombreuses gorgées bruyantes, suivies pour certaines d’un rot répugnant à l’adresse de quelques auditeurs choisis. A commencer par le curé dont la passivité l’écœurait, convaincu que ce dernier connaissait la vérité depuis toujours mais la taisait au nom de son Dieu. - Le secret de la confession ? ! Des brebis égarées ? ! Mon cul l’abbé ! Des assassins oui ! Qui font de vous leur complice ! Votre silence est un crime ! Vous ne valez pas mieux que ces pourris ! Je ne mettrai plus les pieds dans votre église tant que vous les protègerez ces salauds ! Quant à vous autres ! Interpella-t-il aussi la foule, hébétée de stupeur m’intégrant stratégiquement dans ses invectives pour me couvrir. A votre place, j’y regarderai à deux fois avant de dépenser mon pognon à l’épicerie du coin ou d’étaler du miel de la coopérative sur les tartines de mes gamins ! Et toi Viking ! Le pointa-t-il d’un index accusateur. Toi mon Grand ami ! Tu ne la tremperais pas aussi ta queue comme tous ces fumiers? Mais Fernand n’en put dire davantage. Il reçut à cet instant un cendrier de verre en pleine face qui le fit tomber à la renverse. Assommé, le nez en sang et son dentier à moitié sorti de sa bouche. - Il l’a bien cherché ! Se justifia Viking qui écumait de rage et se massait l’épaule endolorie par l’effort produit. Cet idiot a complètement perdu la tête ! - C’est à voir ! Le séchai-je méchamment, m’agenouillant aux côtés de Pénélope et d’Anicet qui prodiguaient les premiers soins au pauvre garagiste dont l’état nécessitait à nouveau une hospitalisation. Comme à son habitude Cortez escamota les témoignages et qualifia l’affaire de simple querelle d’ivrognes. Aux seuls torts du professeur évidemment. Quand les pompiers l’évacuèrent sanglé comme un forcené, un masque à oxygène sur son nez cassé, je le vis me sourire, refermer ses poings et lever ses pouces en signe de victoire, oubliant un instant la douleur qui pourtant lui déformait le visage. Il me sembla aussi qu’il me demandait par ce geste de lacer les gants à mon tour, de monter sur le ring pour y terminer le combat… et le gagner par K.O… ! De retour aux Tournesols, chacun vaqua à ses occupations, le cœur lourd. Compte tenu des circonstances Darfeuille, très abattu, annula la réunion prévue exceptionnellement dans l’après-midi et s’enferma seul dans son bureau jusqu’au dîner. Lorsqu’il en ressortit et nous rejoignit au réfectoire, il n’eut pas à exiger des enfants comme à l’accoutumée, qu'ils fissent le silence. Les obsèques de leur maîtresse avaient ravivé leur chagrin et repoussé ce soir là leur envie de chahuter. Certains mêmes ne touchèrent pas à leur assiette, au grand dam d’Yvonne qui s’obligea à leur glisser discrètement dans une poche quelques sucreries et biscuits secs en guise de substituts de repas, non sans rabâcher à chacun la nécessité de se brosser les dents avant qu’il ne se couchât. Roubieux trouva à point nommé le moyen de détendre l’atmosphère et d’égayer tant soit peu la soirée. Il proposa aux enfants de se revoir sur grand écran par le truchement d’un film, monté par ses soins, qui retraçait les meilleurs moments passés aux Tournesols et au dehors. Une rétrospective de tous les événements de l’année écoulée auxquels ils avaient participé. Après que nous eûmes desservi nos tables respectives et plié nos serviettes sous le regard froncé d’Yvonne, nous nous rendîmes groupés, toujours dans un silence recueilli, à la salle polyvalente où Roubieux nous avait précédés de dix minutes pour procéder aux derniers réglages de son projecteur. Seulement, les premières images apparurent floues sur le mur drapé servant d’écran et empiétèrent en plus une bonne partie du plafond. Ce qui déclencha l’hilarité générale fort bien venue au demeurant. Quelques cadrages plus tard, la séance reprit dans une ambiance cette fois complètement débridée, les garçons improvisant à tour de rôle les commentaires parfois drôles, souvent moqueurs, mais jamais méchants, sur les prouesses et autres faits d’armes de leurs camarades. Inévitablement, les visages souriants de Julien et de Matthieu surgirent bientôt de la pellicule et à nouveau une émotion, semblable à celle ressentie lors du repas, emplit la salle. Elle s’estompa heureusement très vite à la faveur d’une chute de cheval d’un pensionnaire magistralement filmée par Roubieux d’un bout à l’autre et qui nous fit tous beaucoup rire. Je n’avais pas connu Julien puisque sa disparition remontait d’avant mon arrivée aux Tournesols. Mais comme celles troublantes de Stefan et de Matthieu, je doutais qu’elle fût accidentelle. Aussi prêtai-je une attention toute particulière quand survinrent les images de ce tragique concours de pêche annuel tant apprécié des enfants qu’une terrible tempête et la mort par noyade de Julien avaient interrompu. Je me rendis compte de visu combien le patron m’avait fidèlement décrit la scène de ballet interprétée sous une pluie diluvienne, à la manière de Gene Kelly, par quelques téméraires. Tous flottaient dans leur imperméable jaune et se jouaient du vent qui s’y engouffrait. La tête dénudée, trois d’entre eux, dont Corentin et Julien, ouvraient grand la bouche et happaient de grosses gouttes d’eau avec plus ou moins de bonheur, s’esclaffant quand l’une d’elles leur tombait dans l’œil. Je remarquai aussi les bandes adhésives marron qui barraient inélégamment certains bas de cirés, et bien que je me souvinsse de leur utilité – elles empêchaient les déchirures de s’élargir- je fus très troublé par la croix qu’elles formaient distinctement sur celui de Corentin. Cette même croix que je vis sur le ciré de Julien quand ce dernier descendit du bus avec le reste du groupe. J’ignorais la véritable raison pour laquelle chacun portait le ciré de l’autre car tous deux possédaient la même corpulence. Je pensai finalement que les garçons s’en étaient soulagés dans le car le temps que dura le déplacement entre les Tournesols et la rivière où devait se dérouler le concours de pêche. Puis en se rhabillant dans la précipitation, s’étaient-ils tout bêtement trompés, trop empressés à vouloir taquiner le poisson. J’éprouvai cependant le besoin d’en parler à Pénélope sitôt la projection terminée afin qu’elle me confortât dans cette explication à travers sa propre vision des faits et me rassurât totalement. A mon grand regret elle m’avoua ne s’être aperçue de rien mais abonda dans mon sens et en déduisit aussi qu’il dut s’agir d’une simple confusion. - Mais cette croix ! Tu ne trouves pas cela étrange tout de même ? Insistai-je jusqu’à l’irriter. - Je ne te comprends plus François ! Tu disais que… - Je sais ce que j’ai dit ! M’emportai-je à mon tour. Mais j’ai le sentiment pourtant que cette croix n’était pas là par hasard ! - Ecoute ! Je… - Non ! Toi ! Écoute-moi ! Je pense maintenant qu’il y a eu erreur sur la personne ! Et il n’y a qu’un seul moyen de le savoir ! - Lequel ? ! - Vérifier les cirés ! Où sont-ils ? - Au grenier, dans une malle ! Tu le sais bien ! Mais rien ne dit que celui de Julien s’y trouve ! - De Corentin, Pénélope ! Le ciré de Corentin ! C’est lui qui le portait en premier ce jour là ! C’est lui qu’on visait ! Pas Julien ! - Tu me fais peur ! Frissonna soudain Pénélope. Si tu dis vrai, alors … - Allons au grenier ! Tu veux bien ? Nous serons fixés une fois pour toutes ! - Mais tu oublies Pierrot ! Il a pris sa veille. - Non, pas encore ! Il nous reste un bon quart d’heure, mais il faut nous dépêcher ! Pénélope repéra très vite la malle en question. Les cirés s’y trouvaient bien, y compris celui avec la croix. Je le posai bien à plat sur le plancher et décollai lentement la première bande adhésive. Puis la seconde. Et comme je le subodorais, sous aucune d’elles je ne constatai d’accroc, pas même la moindre éraillure. Pénélope, horrifiée, voulut plaquer une main sur sa bouche pour ne pas crier mais je ne lui en laissai pas le temps et la bousculai pour qu’elle rangeât les imperméables dans leur malle. Quant à moi, je m’appliquai à replacer les adhésifs sur le funeste ciré de manière à ce que personne ne s’aperçût de rien et l’y glissai avec les autres. - Nous reviendrons le prendre plus tard ! Lui dis-je en refermant la malle. Il ne faut pas que Pierrot nous voie avec ! Nous croisâmes ce dernier dans l’allée centrale en danseuse sur sa bicyclette, lui rendîmes son bonsoir et son sourire. Je soutins Pénélope chancelante jusqu’à la grille où elle s’effondra en larmes dans mes bras. Nous tenions enfin une preuve tangible de l’implication directe de Roubieux dans cette affaire sordide. Lui seul avait rafistolé les cirés et donc marqué de cette maudite croix celui de Corentin. Seulement il connaissait trop bien les enfants pour recourir à cet artifice. Quand bien même, au vu des images, la tempête faisait vraiment rage ce jour là. En revanche, le véritable auteur de cet acte ignoble pouvait ne pas avoir fréquenté assidûment les pensionnaires des Tournesols au point de les identifier sans risquer de se tromper. En apposant justement cette croix Roubieux devait lui faciliter la tâche. Mais il ne s’attendait certainement pas à ce que son acolyte commît cette méprise. Pénélope fit alors un étrange parallèle, très convaincant, entre cet événement et le changement brutal qui survint à la même époque dans le comportement de Corentin. Ainsi se souvint-elle de l’intérêt soudain que porta le garçon pour le vieux châtaignier, s’y réfugiant de plus en plus souvent, comme s’il cherchait à fuir quelque chose ou quelqu’un. En outre, ce fut aussi à cette période qu’il agressa une première fois Roger Frémont, l’épicier. Une coïncidence pour le moins troublante que nous écartâmes sitôt après en avoir évoqué la possibilité, Corentin ayant réitéré son geste par la suite à deux reprises. Sans doute ce fameux dimanche le vit-il pousser Julien à l’eau et lui témoignait depuis lors une haine féroce et incontrôlée. Mais savait-il que cette terrible méprise l’avait sauvé ? Si oui, cela expliquait mieux les raisons pour lesquelles il passait la plus grande partie de son temps caché dans son arbre tel un animal traqué. Une autre question cependant me taraudait davantage : pourquoi gardait-il encore ce secret pour lui ? Comme je la posai, la réponse tomba sous le sens ! Personne ne lui inspirait encore assez confiance pour qu’il le lui révélât ! Ou peut-être soupçonnait-il aussi un membre des Tournesols de complicité sans pouvoir malheureusement y mettre encore un visage...
Je sentis sa présence dès que j’eus passé la porte de mon atelier, et, aidé une fois de plus par ses empreintes de pas très fraîches sur la terre battue, je le sortis de sa cachette sans qu’il ne m’opposât de résistance. Corentin m’adressa même un franc sourire comme si je l’avais délivré provisoirement de cette angoisse récurrente dont je comprenais depuis peu qu’elle gâchait son existence. La crainte en effet de voir surgir dans cette pièce ou ailleurs un autre que moi, un ennemi, accaparait son esprit et l’empêchait de vivre et d’aller où bon lui semblait comme la plupart de ses camarades. J’éprouvai une profonde satisfaction qu’il me considérât comme un allié. Il me restait cependant une dernière étape à franchir, la plus importante, la plus délicate mais la plus belle aussi : devenir son ami, son confident. Je me doutais bien qu’il reviendrait tôt ou tard me rendre visite, aussi m’étais-je approvisionné pour l’occasion en chewing-gums… à la fraise ! - Tu vois ! J’ai pensé à toi ! Lui dis-je puérilement en lui tendant une tablette, amorçant ainsi une discussion que j’espérais détendue et constructive. Tu veux bien me donner un coup de main ? Je profitai effectivement de sa présence pour qu’il m’aidât à dégager un coin de l’atelier de pots de peintures inutilisables dont je devais impérativement me défaire dans la matinée, un camion de ramassage des objets encombrants s’arrêtant aux Tournesols pour les emporter avec tous les autres gravats. Non que son aide me fût indispensable pour accomplir cette corvée, bien qu’elle me fît gagner du temps mais il me sembla qu’il y prenait un réel plaisir et surtout y perçus-je l’affirmation de notre rapprochement. Toutefois je ne précipitai rien qui pût le heurter et le laissai s’acclimater à moi, tout en caressant l’espoir qu’il se livrât enfin. Nous remplîmes une pleine brouette de ces pots cabossés et poussiéreux, entre lesquels araignées et autres intrus velus avaient élu domicile. J’avouai à Corentin ma répugnance pour ces bestioles depuis tout petit et le suppliai de m’en débarrasser au plus vite ou mon visage se « parerait » de quelques boutons disgracieux. J’eusse mieux fait de lui taire ma phobie car il s’acharna dès lors à en vérifier l’authenticité. Il se saisit à main nue d’un spécimen particulièrement velu et l’agita sous mon nez en riant à gorge déployée. Ce jeu stupide et horripilant l’amusa beaucoup plus que moi et il s’en fallut de peu que je n’y misse un terme avec autorité, tant de tous mes pores suintaient mon dégoût et mon effroi, prémices symptomatiques d’une crise d’urticaire imminente. Mais je n’eus pas à user de mon ascendant pour obtenir gain de cause, Corentin se tut brusquement et fixa un regard épouvanté sur la fenêtre derrière laquelle Roubieux nous épiait. Ce dernier entra l’air furibond dans l’atelier et, sans même me prêter attention s’adressa au garçon sur un ton très sec, dans le seul but évident de le terroriser un peu plus : - Qu'est-ce que tu fais là Corentin? Tu n'as pas à être ici ! Combien de fois aurai-je à te le rappeler ? - C’est moi qui le lui ai demandé ! M’interposai-je en lui bloquant fermement le bras avant qu’il ne bondît sur l’enfant et ne le prît par le cou pour le chasser de la pièce. Il ne me gêne pas, au contraire ! Alors il reste ! Roubieux me fusilla du regard, mais je le tenaillai encore plus fort, à lui faire mal, pour qu’il comprît qu’il ne m’impressionnait plus. - Qu’est-ce qui vous prend Letessier ? Je vous conseille de me lâcher pendant qu’il en est encore temps ! - Vous me menacez Roubieux ? Comment allez-vous vous y prendre cette fois … ? Je ne suis pas un enfant… moi ! Ce fut davantage la présence de Corentin, cramponné à moi, gémissant et tremblant de tout son être que le message d’incitation à la révolte et au combat habilement distillé la veille par Fernand, qui me libéra de mes peurs inhibitrices et me donna enfin ce courage de l’affronter. Je me sentis même investi du devoir de protection d’un père envers son fils, une sensation qui m’emplit d’une joie intérieure et qui s’exprima aussi par le désir soudain et irréfléchi d’adopter Corentin une fois cette affaire terminée. Je desserrai lentement mon étreinte mais ne le quittai pas des yeux. Les siens injectés de sang, ne présageaient rien de bon mais ne m’effrayèrent pas outre mesure. Il les baissa d’ailleurs le premier et se frotta le bras endolori à l’endroit où apparaissaient déjà quelques rougeurs. - Vous me le paierez Letessier ! Grimaça-t-il, tout en reculant jusqu’à la porte comme s’il craignait que ma colère ne se transformât en fureur. Puis il disparut. Corentin, lui, ne bougeait plus, demeurait absent, statufié tel un élève des Beaux-arts gardant la pose pour se laisser croquer par ses camarades. Il me donna l’impression morbide de ne plus habiter son corps. Ses yeux vitreux ressemblaient à ceux d’un animal empaillé. Je le tirai heureusement de sa torpeur. Bien trop vite ! Car aussitôt qu’il en fût sorti, il se rua vers moi et me roua de coups de poings et de coups de pieds que j’esquivai de mon mieux, déviant de leur trajectoire ceux qui présentaient un risque certain pour ma virilité. J’encaissai les autres avec philosophie, comprenant fort bien qu’il pût me confondre avec son tortionnaire le temps de retrouver tous ses esprits. Quand il se fut enfin calmé, je baissai ma garde et lui souris afin qu’il n’eût pas à redouter des représailles de ma part. Pour plaisanter, j’extirpai même mon mouchoir de ma poche et le jetai à terre en signe de défaite. - Tu es trop fort ! J’abandonne ! Râlai-je, faisant mine de me tordre de douleur. Mais mon petit numéro d’imitation du boxeur vaincu n’amusa ni ne détendit l’enfant visiblement encore sous le choc et terrifié. Je ne rencontrai pas plus de succès en lui proposant une autre tablette de chewing-gum. Je vis au contraire de grosses larmes se former aux coins de ses yeux et glisser le long de ses joues d’une pâleur inquiétante. Je vis aussi ses lèvres s’entrouvrir. - Il va pas revenir, hein ! Balbutia-t-il, ses mots se noyant dans un flot de salive qu’il ne parvenait pas à déglutir. - Non ! Tant que je serai là ! Le rassurai-je un peu. - Alors je reste avec toi ! Tout le temps ! - Ce n’est pas si simple tu sais ! - T’as déjà des enfants ? C’est ça ? - Non ! - T’en veux pas ? - Si bien sûr ! Mais… - Pas des tout faits ! Aussi truculente que fut sa dernière répartie, aussi résigné fut le ton avec lequel il l’exprima. Et à mon sourire attendri se mêla de l’embarras. Quelle réponse en effet lui faire sans le blesser ou le décevoir ? Qu’il soulevât avec ses mots bien à lui, la question de son adoption me troubla d’autant plus qu’elle m’avait aussi traversé l’esprit quelques minutes auparavant. Mais je me devais d’en parler naturellement à Pénélope avant d’en évoquer la possibilité avec lui. J’éludai donc le sujet et décidai plutôt de l’entreprendre sur un tout autre, quand bien même fut-il aussi délicat que le précédent à aborder, Corentin n’ayant pas desserré les dents lors d’une première tentative. Mais la manière brutale avec laquelle je m’étais opposé à Roubieux put laisser ce dernier penser que le garçon m’eût fait certaines confidences, nous mettant cette fois tous les deux en danger de mort. Curieusement cette hypothèse me soulagea, car si elle se vérifiait, Roubieux, ou l’un de ses sbires, s’en prendrait forcément d’abord à moi. Et le temps qu’il manigançât son mauvais coup pour me trucider, il m’en laissait largement assez pour écarter Corentin de toute menace. Seulement, il me fallait les obtenir ces confidences ! Et je ne sentais pas l’enfant prêt à se dévoiler, trop encore traumatisé. J’eus alors un éclair de lucidité dont je me maudis qu’il n’eût pas jailli en moi plus tôt, tellement j’y entrevis la solution à mon problème. C’était à moi de lui dire tout ce que je savais ou soupçonnais sur cette histoire sans que lui n’eût à trop se confier, sauf à remplir les quelques blancs de mon récit. - On va s’asseoir ! Là, tiens ! Sur ces caisses en bois ! Corentin me suivit le visage toujours très fermé et se posa sur celle qui offrait la plus grande assise. Je déplaçai l’autre de telle sorte à me trouver face à lui, mes pieds touchant presque les siens. - Tu ne l’aimes pas Monsieur Roubieux ! N’est-ce pas ? - Non ! - Moi non plus je ne l’aime pas… ! Et tu sais pourquoi je ne l’aime pas ? - Non ! - Vraiment pas ? - Non ! - Je vais te le dire alors… ! Je sais ce qu’il t’a fait… à toi et à quelques-uns de tes camarades. - Tu dis ça à cause des photos ? - Pas seulement ! Mais puisque tu en parles, c’est lui qui les a prises ces photos ? - Je sais pas ! - Tu ne sais pas ou tu ne veux pas me le dire ? - Je sais pas ! - Moi non plus je ne sais pas ! Haussai-je un peu la voix… je ne sais pas si tu me dis la vérité ou si tu me mens… je suis pourtant ton ami… ! Et je ne suis pas le seul à l’être ! Pendant que nous parlons tous les deux, sais-tu ce que font Monsieur Darfeuille et Mademoiselle Pénélope pour t’aider ? - Non ! Fit Corentin dubitatif. - Monsieur Darfeuille est parti tôt ce matin voir des anciens pensionnaires de l’orphelinat pour savoir si, comme à toi, on leur a fait des choses à eux aussi. Et Mademoiselle Pénélope est en ce moment avec son papa… - Le docteur ? - Oui ! Le docteur... Mademoiselle Pénélope et son papa sont en ce moment dans le bureau d’un monsieur dont le métier est de défendre les enfants à qui justement on a fait du mal ! - Ça existe des « monsieur » comme ça ? ! - Oui ! Bien sûr ! Tu aimerais le rencontrer ? - Qui ? - Ce monsieur… ! Qui défend les enfants comme toi ! - Oui ! - Si tu veux, je t’y emmène. - Maintenant ? - Pourquoi pas ? Mais il va te poser des tas de questions auxquelles tu devras répondre… des questions comme celle que je t’ai posée tout à l’heure au sujet des photos. - Oui ! - Oui ! Quoi ? ! - C’est lui qui les a prises… Monsieur Roubieux… les photos ! Corentin comblait un premier blanc sans qu’il n’apprît de moi le moindre résultat de mes investigations. Il semblait en confiance assurément, mais je ne souhaitais pas qu’il fût le seul à se découvrir. Aussi lui parlai-je de mon agression par Cortez, des meurtres probables d’Alice et de Matthieu. Et aussi du concours de pêche et des circonstances dans lesquelles il avait miraculeusement échappé à la mort. Il ne parut pas très surpris de mes révélations certaines n’en étaient plus pour lui d’ailleurs et il combla même un autre blanc ou plutôt me confirma ce que je présumais : la culpabilité de Frémont dans la mort de Julien. - Tu l’as vraiment vu le pousser à l’eau … ? De tes propres yeux ? - Oui ! - Et tu savais pour la croix ? - Non ! - Alors tu t’en es pris à l’épicier uniquement pour venger ton ami ? - Pour ça et… Corentin s’interrompit subitement et détourna son regard du mien, comme s’il lui fut impossible de le soutenir plus longtemps sans qu’il n’en éprouvât de la gêne. Son silence n’en fut que plus lourd et je n’insistai pas. Tout au moins pas de façon directe. - As-tu écrit tout cela dans ton journal ? Car tu tiens bien un journal, n’est-ce pas ? - Oui ! - Et y a-t-il dans ton journal des choses que je ne sache pas déjà ? - Si ! - Tu peux m’en parler ? - J’ai gardé une photo ! Confessa-t-il comme s’il eut commis un pêché. - Une de celles qui se trouvaient dans la boîte ? - Oui ! - Mais tu sais que tu es un sacré bonhomme ! Tu vas tous les mettre en prison ! - Tous ? - Oui ! Tous ! Dis-moi… juste comme ça… sais-tu où Monsieur Roubieux vous prenait en photos ? - Ça dépendait… ! Des fois c’était chez Monsieur Lambert… des fois chez Monsieur Frémont… et aussi des fois chez le Monsieur avec des grosses moustaches… ! - Viking ! Encore lui ! Pensai-je tout haut, écœuré. Comme d’entendre l’enfant prononcer « des fois » pour chacun de ses bourreaux me donna l’envie de vomir ! Mais je me ressaisis. - Et… bien sûr ! Tu as aussi noté tout ça dans ton journal ! Le félicitai-je, ébloui par son intelligence. - Oui ! - Et tu le montrerais ton journal au monsieur s’il te le demandait ? - Au monsieur qui défend les enfants ? - Oui ! À celui-là ! Corentin hésita un instant puis hocha la tête positivement. - Demain ? - À part moi, quelqu’un d’autre sait-il que tu possèdes un journal ? - Non ! - Tu en es vraiment certain ? Tu n’en as parlé à personne ? - Non ! - Et il est toujours bien « muché » dans le vieux châtaignier ? - Oui ! Me sourit-il, surpris que je connusse sa cachette. - Alors demain ça ira très bien ! - Je fais quoi maintenant ? Confiant mais prudent, je le conseillai ainsi : - Tu rejoins tes copains et surtout tu ne restes pas seul de toute la journée… et ce soir tu t’enfermeras à clef dans ta chambre… d’accord ? - Oui ! - Tu n’as plus rien à craindre… ! Maintenant que je sais tout, c’est à moi qu’ils s’en prendront… plus à toi…! Je suivis de peu Corentin, qui, pour la première fois joua au ballon avec les autres pensionnaires et se dépensa sans compter. En revanche, immobile en haut du perron Roubieux me fixait, les lèvres pincées et le regard torve. Qu’il ignorât Corentin me conforta dans l’idée que l’enfant ne l’intéressait plus et qu’il dirigerait désormais ses manœuvres contre moi seul. En outre, qu’il m’éliminât réduirait aussi définitivement Corentin au silence, faisant là d’une pierre deux coups…
Le fait que je me rendisse chez mon père cet après-midi là ne fut pas un hasard. Depuis le matin, à l’issue de ma conversation avec Corentin, je ressentais le besoin d’exorciser ma colère et ma haine de tout mon être. La cuisine avait retrouvé son odeur fétide la toile cirée ses auréoles de culs de bouteilles et l’évier son amas de vaisselle sale. Quant à la poubelle, celle-ci était tout simplement éventrée. Le vieux y ayant probablement plongé le pied pour tasser les détritus, s’évitant provisoirement la corvée du conteneur à ordures. Je m’abstins cette fois d’ouvrir la fenêtre pour aérer la pièce car je n’étais pas venu dans l’intention de lui faire son ménage mais dans l’unique but de connaître les raisons de sa malfaisance à mon égard. Il m’en avait montré toute l’étendue en me renvoyant mes lettres destinées à ma mère. Le paternel fuyait mon regard comme s’il avait compris l’objet de ma visite. Une attitude infantile qui ne m’émut point. Elle eut sur moi au contraire un effet déclencheur violent qui se traduisit par l’enroulement de mes mains autour de son col de chemise, mes pouces dressés lui martyrisant la pomme d’Adam. Ses pieds ne touchaient plus le sol et il suffoquait déjà. Sa langue luisante sortait de sa bouche baveuse et ses yeux se remplissaient de sang… ou de vin tant il en était imbibé ! J’aurais pu le tuer ! Pris d’un haut-le-cœur je le relâchai mais ne le laissai pas tranquille pour autant, l’empêchai notamment de se servir à boire. - Tu te soûleras la gueule plus tard ! Lui crachai-je au visage. Pour le moment je veux que tu répondes à mes questions ! Et ne me mens pas ! Ou alors ! Pour qu’il mesurât la portée de mes paroles menaçantes, j’y joignis le geste en balayant d’un revers de l’avant-bras les bouteilles et le verre qui se trouvaient sur la table. Seul le verre, en pyrex, résista à sa chute. Mon père blêmit en regardant tout ce vin se répandre sur le carrelage comme s’il s’était agi de son propre sang. - POURQUOI ? ! Lui criai-je avant que la pitié qu’il m’inspirait ne m’envahît complètement. POURQUOI AS-TU CACHÉ MES LETTRES À MAMAN ? - Nous voulions t’oublier ! Tu n’as donc pas compris ! - Tu mens ! Toi peut-être ! Mais maman, sûrement pas ! Tandis que mes poings se refermaient sans que ce réflexe ne signifiât une intention particulière, hormis celle de la retenue, le vieux lui, y vit une nouvelle menace physique et s’empressa dès lors à me dire la vérité. - Depuis le jour où tu es parti fâché contre moi, ta mère m’en a voulu et ne m’a jamais plus adressé la parole ! - Et c’est pour cette raison tu as délibérément intercepté mes lettres ? - Oui ! - Et tu ne lui en as montré aucune ! Durant toutes ces années ? - Je croyais qu’elle finirait par admettre que tu étais aussi brouillé avec elle… et qu’elle me reviendrait… si tu savais comme elle me manque… ! Je peux prendre un verre ? Me supplia-t-il, le regard plein de larmes. Je l’abandonnai à son vice et attendis qu’il se fût empli le gosier de plusieurs rasades. - Je ne pensais pas qu’elle le ferait ! Lâcha-t-il gêné, entre deux verres, hochant la tête de gauche à droite comme s’il n’en revenait toujours pas qu’elle pût commettre un tel geste de désespoir. - QU’ELLE FERAIT QUOI ? Hurlai-je à me casser la voix. QU’ELLE SE JETTERAIT SOUS LES ROUES DE CETTE VOITURE ! C’EST BIEN ÇA QUE TU ESSAIES DE ME DIRE ? Qu’il ne pipât mot et se servît en plus un énième ballon de rouge ajouta à ma colère et à mon dégoût ! - Quand je pense que l’autre jour tu m’as mis sa mort sur le dos ! Je t’entends encore me gueuler dessus : « C’EST TOI QUI L’AS TUÉE ! TOI ! ET TOI SEUL! » Tu n’es qu’un salaud et un lâche ! - MAIS QUI ES-TU TOI POUR ME PARLER AINSI ? Se rebella-t-il soudainement piqué au vif. TU N’AS RIEN FAIT NON PLUS QUE JE SACHE POUR ARRANGER LES CHOSES… ! ALORS TES LEÇONS DE MORALE TU PEUX TE LES GARDER ! Je me retins de l’étrangler une nouvelle fois, me contentai de fixer sur lui mon regard haineux et lui balançai ces mots. - Si tu avais donné mes lettres à maman, sans doute te les aurait-elle laissé lire ! Aucune d’elles ne contenait de méchanceté te concernant… tout juste t’y reprochais-je ta conduite imbécile à l’égard des Allemands et ton obstination à croire qu’ils se ressemblent tous, génération après génération… ! Et dans celle où je vous apprenais la grossesse de Bettina, je m’adressais plus particulièrement à Toi pour te dire combien je serais heureux que ton petit-fils ou ta petite-fille nous réconcilie… malheureusement Bettina est tombée gravement malade et a perdu son bébé… puis la vie… ! Ma dernière lettre, je vous l’ai écrite en prison où je purgeais une peine de cinq ans pour avoir mis fin à ses souffrances… j’ai été libéré il y a un mois… ! Voilà pourquoi je ne pouvais pas arranger « les choses » comme tu dis ! Vieux fou ! » Mon père observa un long silence cherchant peut-être ses mots pour m’exprimer ses regrets et ses remords. - J’ignorais pour… me pardonneras-tu un jour ? Trouva-t-il seulement à me dire. - Bettina ! Elle s’appelait Bettina Lübeck ! Et elle était allemande… ! NON ! Je ne te pardonnerai jamais ! JAMAIS ! J’étais en proie aux larmes mais les ravalai tant je voulais qu’il entendît clairement mes dernières paroles tel un châtiment qui le rongerait jusqu’à la fin de ses jours. - Maman est partie avec cette pensée insupportable que je ne l’aimais plus ! Rien de ce que tu puisses faire ou dire ne me soulagera ! Rien… ! Tu n’existes plus pour moi ! Qu’il s’adonnât à la boisson pour noyer ses remords et son chagrin ou qu’il fleurît la tombe de ma mère tous les samedis n’y changea rien et ne le racheta pas à mes yeux. Je n’éprouvais plus d’amour pour mon père et les seuls sentiments qui m’animaient encore le concernant eurent tôt fait de l’achever si je les lui avais avoués. Aussi le quittai-je dans le silence de ses larmes… Et libérai les miennes sitôt sa porte refermée…
Pénélope me réveilla au rythme doux de ses caresses sur ma poitrine et du souffle tiède de sa bouche lascive sur mon sexe que ses cheveux tombants cachaient pudiquement. Je souris béatement au plafond et regrettai qu’il ne fût pas nanti d’un grand miroir dans lequel ses formes superbes me seraient apparues intensifiant ainsi mon plaisir. Mais alors que je commençais à perdre bruyamment le contrôle de mes sens, la sonnerie du téléphone retentit troublant notre intimité jusqu’à la dissoudre dans d’autres râles. Pénélope avait déjà bondi du lit et collé le combiné à son oreille m’adressant une moue compatissante dont je ne me satisfis point. Elle para tout sourire le premier oreiller que je lui lançai, mais se laissa surprendre par le second. On eût même dit que ce dernier l’avait à moitié assommée tant elle ne réagit plus et son regard se brouilla. - Excuse-moi ! Lui dis-je confus. Je ne voulais pas te faire mal ! - C’était Papa au téléphone ! Me répondit-elle d’une voix chevrotante à peine audible en raccrochant l’appareil. Il appelait des Tournesols ! Sur le moment, je ne prêtai pas attention à ses paroles, plus enclin à profiter de son corps nu si généreusement offert à ma vue et lui jetai un regard concupiscent dont j’espérai tirer profit avant que le temps ne nous manquât. Mais Pénélope tremblait comme une feuille et bien que notre fenêtre fût restée entrouverte toute la nuit, et qu’il fût 6 heures du matin, ses frissons ne pouvaient être provoqués par la seule fraîcheur de l’air qui régnait dans la chambre. Qu’elle restât insensible à mes singeries et demeurât ainsi prostrée devant son téléphone me plongea soudain dans l’inquiétude et je fus moi aussi secoué par de légers tremblements tandis que ses paroles me revenaient brutalement à l’esprit. - Mais que fait ton père là-bas ? Lui demandai-je en ricanant nerveusement. Quelqu’un est malade ? Ces questions stupides, je les lui avais posées comme si je me refusais à croire qu’une toute autre raison pût expliquer la présence si matinale du docteur aux Tournesols. Qu’un enfant fût victime d’une méchante fièvre ou d’une crise d’appendicite aiguë eût été pour moi une bonne nouvelle, un soulagement, une délivrance, mais point de tous ces maux pour justifier l’effroi dans les yeux mouillés de Pénélope, qui, effondrée et respirant avec difficulté, parvint toutefois à me dire entre deux sanglots longs. - Il est mort… !
… Le corps sans vie de Corentin gisait au pied du vieux châtaignier malade. L’enfant semblait dormir, paisiblement lové entre deux imposantes racines sorties de terre victorieuses d’un revêtement goudronneux défaillant. Son visage était détendu et ses lèvres bleutées esquissaient un léger sourire. Elles libéraient aussi un mince filet de sang…
Tenus à l’écart de la scène, les garçons prenaient leur petit déjeuner au réfectoire, très entourés par Pénélope et l’équipe d’éducateurs toute entière. Certains d’entre eux normalement en repos avaient été appelés en renfort par Darfeuille pour assurer avec leurs collègues un soutien moral et psychologique aux plus choqués. A ceux notamment dont la fenêtre de leur chambre donnait sur la cour et par laquelle ils avaient vu le cadavre de leur camarade. Les autres, que le sommeil remplissait encore, ne réalisaient toujours pas et se demandaient, la mine renfrognée, pourquoi les avait-on tirés du lit si tôt. N’était-ce pas les vacances après tout ? Je voulus m’approcher de Corentin mais un jeune gendarme m’en empêcha obéissant aveuglement aux ordres de Cortez. Ce dernier griffonnait sur son carnet ses premières constatations de « fin limier » lesquelles seraient sans nul doute édulcorées de telle manière à ce que chacun conclût à l’accident ou au suicide. Deux thèses que je ne partageais évidemment pas. À fortiori, le fait que Corentin fût retrouvé mort au lendemain de ses révélations m’en éloignait encore davantage. J’étais bien sûr bouleversé et bourrelé de remords pour ne pas avoir su le protéger. J’éprouvai à son égard le même sentiment de culpabilité que celui qui m’habitait encore concernant Alice. Mais contrairement à l’habitude où mon chagrin me submergeait en de telles circonstances, les larmes cette fois me firent défaut, détrônées par la colère et une soif de vengeance inextinguible. Cependant je devais à tout prix me garder d’extérioriser véhémentement mes émotions ou mes bas instincts, au risque de ruiner tous les efforts entrepris pour qu’éclatât enfin la vérité. Que je sentais proche ! Après un interminable conciliabule entre le patron à qui je manifestais mon impatience par quelques sautes d’humeur et Cortez, le premier obtint du second que je me recueillisse un instant devant la dépouille de l’enfant. Roubieux se tenait là aussi, grave et silencieux. Je passai ma main délicatement sur le front glacial du petit et le dégageai d’une mèche de cheveux dont la pointe effleurait un œil. Je lui fermai aussi les paupières, ce que personne n’avait songé à faire, pas même le docteur qui s’en excusa d’un furtif rictus. Selon lui, la mort de Corentin remontait à quelques heures, deux ou trois, quatre tout au plus. Je l’entendis vaguement pour asseoir ses affirmations me parler de rigidité cadavérique et autres détails sordides dont je me contrefichai. Je fixai plutôt mon attention sur ce petit corps inerte revêtu d’un simple pyjama déchiré et tâché de sang. Je remarquai la position de sa main droite et fus très intrigué par le repli partiel qu’elle formait sur elle-même, comme si elle avait renfermé ou maintenu un objet dont je soupçonnai qu’il fût déjà dans l'une des poches de l’adjudant-chef. Lequel n’avait pas hésité à forcer l’ouverture des doigts de l’enfant pour s’en emparer, et ce, probablement à l’insu de tous. Je pensai tout naturellement au journal intime de Corentin et regrettai amèrement qu’il ne me l’eût pas confié la veille. Je balayai du regard le reste de son corps, le posai incidemment sur ses pieds nus. Et qu’ils fussent nus justement m’étonna beaucoup ! La branche sur laquelle Corentin jouait les funambules pour rejoindre son antre comptait de nombreuses aspérités, bourgeons et excroissances diverses, toutes susceptibles de le blesser. Or, aucune éraflure ne zébrait les plantes de ses pieds ! Corentin n’était pas tombé de son arbre, mais de sa fenêtre… et quelqu’un l’en avait poussé… ! Ainsi que je l’avais présumé, l’adjudant-chef glissa son crayon bille dans la spirale de son carnet puis, avec la conviction du devoir accompli, ordonna l’enlèvement du corps et son transport pour la morgue. - Vous aurez à répondre de cet accident Darfeuille ! S’adressa-t-il à lui avec dureté en se moulant dans le siège conducteur de sa fourgonnette. Et vous aussi Letessier ! Combien de fois vous a-t-on demandé de le couper cet arbre ? Je n’en pus supporter davantage et sortis de mes gonds. - UN ACCIDENT ? ! MON CUL ! Vociférai-je en tapant rageusement contre la vitre de sa portière. Mais Cortez fit mine de ne pas m’entendre et démarra pied au plancher dans un crissement de pneus assourdissant, emportant avec lui, pour la détruire sans doute la pièce maîtresse du puzzle que nous nous acharnions à reconstituer pour le confondre. Lui, mais aussi Roubieux et les autres. Corentin mort, son journal disparu avec l’ultime photo, ne restaient que les témoignages éventuels des anciens pensionnaires. Si toutefois Darfeuille fut parvenu à les obtenir. Je m’apprêtais à le rejoindre sous le châtaignier pour le lui demander, quand je le vis échanger des mots avec Roubieux, lesquels mots montèrent très vite et s’accompagnèrent même d’une première frottée dont je me réjouis qu’elle s’exerçât à l'avantage du patron. La seconde un peu moins ! Je calmai difficilement les deux chiffonniers au prix de quelques coups qui ne m’étaient pas destinés. Darfeuille exigea alors de son adjoint qu’il le suivît dans son bureau préférant sûrement « jouer la belle, » décisive à l’abri des regards. A ma grande surprise, il lui imposa aussi ma présence qu’il justifia par cette phrase laconique. - Il sait tout ! Roubieux n’exprima aucune objection ni même un geste de désapprobation. Non qu’il craignit du patron de recevoir une autre volée mais voulut-il surtout par son silence et son impassibilité marquer son dédain à mon égard et me signifier la quantité négligeable que je représentais à ses yeux. Loin de me formaliser du peu de cas qu’il faisait de ma petite personne, je laissai au patron le soin d’opérer à sa guise pour qu’il lui ôtât de l’esprit, séance tenante, cette pensée de croire encore en son impunité sous le prétexte qu’il jouissait de quelques protections. Il me fit signe de rester devant la porte comme pour en interdire le passage, prit place derrière son bureau faisant face à son adjoint. - Où est Pierrot Gilles ? Débuta-t-il posément son interrogatoire, tentant ainsi de l’entreprendre par la douceur. Je ne compris pas tout de suite le sens de sa question qui me parut inopportune, hors sujet. Mais je m’abstins de tout commentaire et attendis impatiemment qu’il m’éclairât sur sa stratégie. Roubieux, lui, répondit spontanément sans l’ombre d’une hésitation : - Je n’en sais rien ! Comment veux-tu que je le sache ? - Tu l’as pourtant appelé chez lui hier soir ! - Oui… ! Non… ! Je ne m’en souviens plus ! Et puis quelle importance ? - Pierrot n’a pas assuré sa veille cette nuit ! - Ah, ça ! Je le sais ! Pesta Roubieux. C’est moi qui me la suis tapé sa veille ! Je le retiens celui-là ! Darfeuille lui lança un regard noir. - À ta demande Gilles ! Tu l’as toi-même dit à Pierrot que tu le remplaçais ! Sa femme me l’a juré au téléphone ce matin! Où est-il Gilles ? Où est Pierrot ? - Sa femme ne te l’a pas dit ? Se gaussa alors Roubieux dont le cynisme se révélait au grand jour. Le patron se contint. Tout juste porta-t-il un crayon de bois à la bouche pour le mordiller tel le fumeur en manque qu’il était. Quant à moi je commençais à bouillir intérieurement et palpitai d’angoisse tant je sentais un sentiment d’horreur sous-jacent naître de leurs propos encore trop flous. - Pierrot a disparu ! Et tu es le dernier à l’avoir vu ! - C’est n’importe quoi ! Je n’ai pas pu le voir puisqu’il n’est pas venu ! Tu viens de me le dire ! - NON ! Ce n’est pas ce que j’ai dit ! Se fâcha brusquement Darfeuille. Tu ne m’as pas écouté… ! Je t’ai dit : « Pierrot n’a pas assuré sa veille ! » Cela ne signifie pas qu’il ne soit pas venu ! - Tu cherches vraiment la petite bête ! Ricana Roubieux. Si Pierrot a disparu, je n’y suis pour rien ! Maintenant j’aimerais rentrer chez moi ! La patience du patron, admirable jusque là doucement s’effritait. Il tira sur sa pipe, enfin… sur son crayon, nous gratifiant de quelques succions irritantes, très désagréables. - Soit ! Je veux bien te croire quand tu affirmes ne pas savoir où se trouve Pierrot… ! Mais alors dis-moi ce que tu faisais ici cette nuit ? - Bon… d’accord ! Je vais te répondre ! Sembla capituler Roubieux, la voix légèrement atténuée par la fatigue qui le gagnait. Comme tu le sais… nous n’avons plus les moyens de payer les heures supplémentaires du personnel… et Pierrot en comptabilise beaucoup ! Darfeuille comprit instantanément le petit jeu de dupes dans lequel son adjoint voulait l’entraîner. Il s’y prêta cependant. - Alors ! En bon samaritain que tu es… tu l’as remplacé ! - C’est ça ! Confirma Roubieux avec un aplomb incroyable. - Tu l’as donc bien appelé hier soir ! - Oui ! Reconnut-il enfin. Je sais… ce n’est pas très réglementaire… mais… ! - Que ne ferais-tu pas pour sauver les Tournesols de la faillite ? ! C’est bien ce que tu allais me dire ? N’est-ce pas ? - Absolument ! Acquiesça Roubieux sur un ton insupportablement arrogant. Le patron retira son crayon de la bouche, le reposa dans le gobelet, s’extirpa de son fauteuil et contourna son bureau pour se placer debout devant lui. Roubieux, nullement effrayé par sa stature imposante déploya un tel sourire narquois que celui-ci anéantit définitivement la patience du patron. La gifle qu’il lui asséna fut si forte qu’elle le déséquilibra. Comparée à la sienne celle que j’avais reçue de Cortez ressemblait à une caresse ! Roubieux saignait abondamment de l’arcade sourcilière gauche. Ses lèvres aussi étaient fendues et il grimaçait de douleur. Mais loin de faire profil bas, il entama au contraire un processus de défense essentiellement construit autour des quelques éléments dont nous disposions pour soutenir notre accusation. Presque rien en fait. Et Roubieux le savait pertinemment ! - Il faut des preuves solides pour accuser quelqu’un ! Nous nargua-t-il retrouvant son air suffisant. Quelque peu froissé que le patron me tînt à l’écart de leur conversation, je m’y immisçai d’autorité. - Mais nous en avons des preuves ! - Toi ! Le taulard ! Je ne t’ai pas sonné ! Me rudoya-t-il vertement. Lui, en revanche, le fut ! Sonné ! Par une seconde gifle toujours administrée par Darfeuille et avec la même vigueur que la première. Mais il ne chuta pas cette fois se rétablissant de justesse. - Vous êtes malades tous les deux ! Bafouilla-t-il, la bouche pleine de sang glaireux. Vous n’avez rien contre moi ! RIEN ! - Faux ! J’ai les témoignages de sept anciens pensionnaires ! Objecta le patron avec une tempérance retrouvée - Et que disent-ils ? - Qu’ils ont été abusés sexuellement… ! Violés ! - Par moi ? - Pas directement, non ! - Ah ! Tu vois bien ! Je n’y suis pour rien ! - Mais tu les as toi-même conduits chez qui tu sais ! Et tu les as aussi pris en photos… ! Tous ! - Quelles photos ? ! Montre-les-moi … ! Ah ! Mais… ! Elles ont brûlé ces fameuses photos ! C’est vraiment dommage ! J’aurais adoré les revoir ! Darfeuille marqua un long silence embarrassé que Roubieux combla encore de sourires insolents, les jambes croisées et le dos bien appuyé au dossier de sa chaise, attendant dans une totale décontraction que le patron se manifestât de nouveau. - Les photos importent peu ! L’essentiel est qu’ils témoignent ! Et tu connais ce vieil adage : « Il n’y a pas de fumée sans feu ! » Tu ne t’en sortiras pas Gilles ! - Je te fiche mon billet du contraire. Mon avocat les démontera l'un après l'autre tes témoignages. - Et… bien sûr ! Vous avez largement de quoi le payer ! Intervins-je le mors aux dents. Dites-nous, comme ça, combien vous avez touché pour jouer les rabatteurs ? - Plus que tu ne pourras en mettre de côté durant toute ta vie taulard ! - Et pour les meurtres de Julien et de Corentin… ? Vous avez exigé un petit supplément ? - De Julien ??? Roubieux blêmit soudain. Comprit-il sa bourde en ne prononçant que le prénom de Julien, reconnaissant ainsi implicitement avoir tué Corentin ? La question méritait que je l’approfondisse. Aussi tentai-je le tout pour le tout pour l’ébranler un peu plus tant il accusait visiblement le coup. - Oui ! Julien ! Vous l’avez tué ! - Mais pas du tout ! Je n’ai jamais touché à cet enfant ! Là encore Roubieux ne dit mot qui le disculpât du meurtre de Corentin. À croire qu’il le faisait intentionnellement ! Je poursuivis néanmoins le cheminement de ma pensée sachant qu’il n’avait effectivement pas tué Julien. - Un ciré jaune… marqué d’une croix marron… cela ne vous évoque rien ? - Vous voulez parler de ces vieux imperméables qui se trouvaient dans une malle au grenier ? - QUOI ? ! Ils n’y sont plus ? Percutai-je comprenant à mon tour mon erreur d'y avoir laissé celui qui le confondrait. - Admettez-le messieurs ! Ils étaient devenus immettables ! J’ai profité du passage de ce camion des objets encombrants pour m’en débarrasser. Vous l’attendiez hier matin je crois, mais il n’est arrivé que dans l’après-midi. Vous étiez d’ailleurs absents tous les deux ! Roubieux jubilait devant nos mines déconfites. Il triomphait de notre bêtise et de notre naïveté. Nous ne lui demandâmes même pas s’il possédait toujours la cassette vidéo sur laquelle apparaissaient distinctement les deux garçons portant ce maudit ciré, l’un à la montée du car, l’autre à la descente. Nous ne souhaitions pas qu’il nous ridiculisât davantage. - Fous-moi le camp ! Ecuma le patron blanc comme un linge. - Vous n’allez tout de même pas le laisser partir comme ça Bernard ! Me rebellai-je, fou de rage. - Nous y sommes contraints François ! Nous n’avons rien contre lui ! Pour l'instant! - Mais il a tué Corentin ! - Je sais François ! Mais nous ne pouvons en apporter la preuve. Je ne pouvais accepter que cet assassin pût sortir du bureau libre comme l’air. Mais le patron avait raison. Toutes nos preuves se réduisaient à une peau de chagrin reposaient uniquement sur les quelques témoignages d’enfants devenus adultes, pères de famille, tous plus désireux d’oublier le passé que de le réveiller. - Pourquoi ? Implorai-je Roubieux dont le visage ne transpirait aucune émotion. - Il ne m’a pas laissé le choix ! Confessa-t-il froidement. Ce petit con s’obstinait à ne pas vouloir me le donner son satané journal… et pour tout vous avouer… vous n’en auriez pas tiré grand-chose… ! - Alors pourquoi l’avoir défenestré dans ce cas ? Lui demanda le patron, effaré. - Je ne pouvais pas faire autrement ! C’était les ordres ! - Les ordres de qui ? De Lambert ? Roubieux fit oui de la tête. - Mais il n'avait pas dix ans ! Lui dis-je d'une voix plaintive. S'adressant au patron, sa réponse fut des plus machiavéliques. Mais ce fut aussi la dernière. - Ne t'ai-je pas de nombreuses fois conseillé de le placer en famille d'accueil ? Il serait encore en vie si tu m'avais écouté. Je ne pus en entendre davantage. Aussi quand un rai de lumière entra dans la pièce et vint mourir sur ce coupe-papier, je m'en saisis et le plantai à deux reprises dans le ventre de Roubieux…
Quelques heures plus tard, l’adjudant-chef Cortez reçut un mystérieux appel téléphonique l’informant de son arrestation imminente. Dans une lettre qu’il rédigea avant de se suicider avec son arme de service il reconnaissait l’existence d’un vaste réseau pédophile contrôlé par Édouard Lambert et accusait ce dernier du meurtre de Matthieu. Il confirmait également le rôle essentiel de Roubieux dans ce réseau et lui attribuait les meurtres de Corentin et du veilleur de nuit. Ce dernier, meurtrier du jeune Stefan, s'apprêtait à tout révéler, aussi son élimination devint inéluctable. Son corps fut retrouvé quelques jours plus tard dans la rivière. Cortez confessait l'y avoir jeté. Il détaillait tout aussi clairement le crime perpétré par Roger Frémont sur Julien et l'incendie de la maison d'Alice par Viking. Il avouait enfin avoir couvert le tout contre beaucoup d'argent. Une importante somme fut effectivement retrouvée à son domicile, dans un coffre… avec le journal intime de Corentin. A l’issue d’un procès d’assises qui se déroula à huis clos, furent condamnés : Édouard LAMBERT à 30 années de réclusion criminelle dont 20 années de sûreté. Roger FRÉMONT à 25 années de réclusion criminelle dont 15 années de sûreté. Vincent BERTOUX, dit « Viking » à 15 ans de réclusion criminelle. Dans cette affaire, dix-sept personnes au total furent poursuivies et diversement condamnées…
... Margot dort paisiblement dans son couffin à l’arrière de la voiture, repue par une longue et pénible tétée. Pénélope l’allaite à la demande mais souhaite ardemment son passage aux biberons tant sa poitrine, magnifique et obsédante, la fait souffrir. Pour la première fois depuis sa naissance nous allons présenter notre fille au patron. Il ne l’est plus mais pour nous il le reste. Après ces événements tragiques l’autorité de tutelle a fermé définitivement l’orphelinat et a vendu la bâtisse à une importante compagnie d’assurances qui en a fait un centre de vacances haut de gamme pour ses cadres. Les enfants, eux, ont été replacés dans d’autres établissements. Pénélope projette de s’installer à son compte, peut-être même partagera-t-elle le cabinet de son père. Quant à moi, j’ai repris des contacts avec des publicitaires et les commandes commencent à affluer. Je donne aussi des cours de piano. Nous vivons très bien et envisageons déjà l’achat d’une maison. Mon bonheur serait complet si un lourd secret ne l'ombrageait pas. Un secret dont seuls Darfeuille et moi resterons à jamais les détenteurs… … Roubieux vivait toujours quand je l’eus poignardé deux fois avec le coupe-papier. Mais Darfeuille lui asséna un troisième coup. Dans le cœur celui-là… si tant est qu’il en eût un… ! Il avoua le crime et déclara avoir frappé son adjoint… à trois reprises. Ce que je confirmai aussi dans ma déposition après qu’il m’en eut fait la demande et me fit jurer de garder le secret… de n’en jamais parler à Pénélope… Bernard Darfeuille, assisté de Maître Valandray, a été condamné à 7 années d'emprisonnement dont deux assorties du sursis. Il termine l’écriture d’un livre. « Les soleils éphémères » en est le titre…
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