L’éclaircie…
Je te sens si lointaine, dans ce fauteuil roulant,
Je sais, tu veux mourir, tu me le dis souvent,
Avec tes yeux chagrins, et tes sourires prières,
J’ai tant besoin de toi, aujourd’hui comme hier,
Ne me demande pas, de t’aider à partir
Je suis à ton côté, tu es mon avenir.
Elle aimait le jardin, la montagne et la mer,
Et aussi le piano, elle adorait Schubert.
Des passions, des folies, des rêves plein la tête,
Un rayon de soleil, et nous faisions la fête,
Mais déjà le brouillard, elle n’avait pas vingt ans,
Voilait ses paysages, et tuait notre enfant.
Quand dans mes bras, parfois, tu te blottis très fort,
Je sens battre ton cœur, je sens vivre ton corps.
Je n’entends plus ta voix me parler de désir,
Mais je devine encore, tes appels au plaisir.
Enfouies dans ma mémoire, les sources de l’amour
Jaillissent à nouveau, comme au tout premier jour.
Le temps ne comptait plus, un combat s’achevait,
Une gifle du destin, fatale je le savais.
Futur enseveli, ne parler qu’au présent,
À la vie, à la mort, jusqu’au dernier printemps.
Des excès de tendresse, à la pitié naissante,
J’oubliais peu à peu, les lendemains qui chantent.
Tu caches ta souffrance, d’un silence maladroit,
Tu veux me préserver, je n’en ai pas le droit.
Comment te dire ces mots, qui apaisent l’instant ?
Je t’avoue mes faiblesses, je t’avoue mes tourments.
Ne t’abandonne pas à la mort délivrance,
Écoute au fond de toi les chants de l’espérance.
Les amis désertaient, avec et sans raison,
Elle retenait ses larmes, je criais trahison.
Devenues braises puis cendres, les flammes de l’espoir
Lentement s’éteignaient, consumant notre histoire.
Un soir, ou un matin, ce n’est plus important,
Je la laissai à Dieu, son autre prétendant.
Je t’imagine encore, dans ce fauteuil roulant,
Je sais, c’est ridicule, mais tu me manques tant.
D’un bonheur papillon, les ailes foudroyées,
Au secret d’un voyage, que seul je garderai,
Tu m’as donné la force, merveilleuse éclaircie,
De t’aimer à te perdre, de t’aimer hors la vie.
Blessure…
Ma vieille casquette sur le bitume,
Deux ou trois pièces tombées du ciel,
Je chante ma vie qui se résume,
En quelques mots au goût de fiel.
Écorché vif, écorché mort,
De trop souffrir je la tutoie
Cette douleur du cœur, du corps,
Depuis toujours elle me côtoie.
Des maux croisés avec le père,
Obéissance et soumission,
Il reste un homme, marqué aux fers,
Un fils blessé, en perdition.
Cette bouteille, vers toi la mère,
Combien de fois l’ai-je jetée ?
Message vain, silence amer,
Ai-je vraiment pour toi compté ?
Si la mémoire m’abandonnait
S’effaceraient les souvenirs
D’un enfant seul qui déclinait
À tous les temps le verbe fuir.
À décider, pour moi, de tout,
J’ai traversé des océans
De frustrations et de tabous,
J’ai la nausée en y pensant.
Entre l’oubli et le pardon,
Le temps égrène mes espoirs.
Plus rien en moi ne tourne rond,
Mais qui de vous veut le savoir ?
Écartelé à en crever,
Je vous l’avoue, cruel dilemme,
Ainsi je vis, ainsi je vais,
Je vous maudis comme je vous aime.
Ma vieille casquette sur le bitume,
Deux ou trois pièces tombées du ciel,
Je chante ma vie qui je présume,
Aura, un jour, le goût du miel…
Renaissance…
Ce soir, je pleure mon inconnue,
De l’autre monde je reviens seul,
Moi qui croyais mon heure venue,
C’est elle qui dort dans son linceul.
Le corps meurtri, à la dérive,
M’a de guerre lasse abandonné,
S’est échoué sur l’autre rive,
Là où la mort te rit au nez.
Cloué au lit par mon passé,
Un plafond gris pour horizon,
La peur, un jour, a dépassé
Mes folles envies de déraison.
Emprisonné dans une bulle,
J’ai eu lecture de la sentence,
Que chante l’espoir d’un crépuscule,
Pour qu’étincelle ma renaissance.
Déjà ses yeux se refermaient
Quand nos chemins se sont croisés,
Elle emportait à tout jamais,
Trop de secrets qui l’écrasaient.
Pourquoi s’est-elle, dans cet étang,
Amour déçu ou mal de vivre,
Jetée du haut de ses vingt ans,
M’offrant son cœur pour lui survivre ?
En moi, très fort, bat sa jeunesse,
Même si les rides creusent mon visage.
Et de mourir, plus rien ne presse,
Je fais l’amour et je voyage.
Témoin du temps de mes caprices,
De mes désirs inassouvis,
Je garderai cette cicatrice,
Jusqu’au dernier souffle de vie.
Si le soleil te fait de l’ombre,
Si à la nuit tu cèdes un jour,
Il fait pour d’autres tout aussi sombre,
Mais en la vie ils croient toujours.
Tu dis, la tienne n’a aucun sens,
N’être pour tous qu’un lourd fardeau,
Tu as ce droit de délivrance,
Mais de ton corps fais-en cadeau…
Cristal…
Elle était belle, elle était fière,
Avec ses petits souliers blancs.
Je la revois, c’était hier,
Comme son cartable était trop grand !
Quand de l’école, elle revenait,
Son carnet de notes à la main,
Me le montrant, elle jubilait
«Regarde papa, j’ai eu un vingt ! »
je préparais, pour son retour,
Un jus d’orange et deux biscuits,
Un geste simple de tous les jours,
Un doux moment de notre vie.
Elle me confiait tous ses secrets,
Ses joies, ses peines et ses désirs,
Je l’écoutais, intimidé,
Se dévoiler, se découvrir.
Ils sont venus, un soir d’automne,
Me dire ces mots qui vous déchirent,
Dans un fossé, gisait ma môme,
Et c’est le monde qui chavire.
Mon innocente, au visage d’ange,
Sur son chemin a rencontré,
Un inconnu, un être étrange,
À son plaisir l’a sacrifiée.
J’ai recouvert d’un joli drap,
Son corps gelé, à moitié nu.
Je l’ai serrée fort dans mes bras,
Mais son cœur d’or ne battait plus.
Tous ses dessins sont accrochés,
Quelques crayons jonchent le sol.
Son lit est froid, encore défait,
Et elle n’a pas rangé son bol.
Je l’entends rire, parfois pleurer,
Ses yeux pétillent de malice,
Un seul regard bleu de ma fée,
Et je cédais à ses caprices.
Je m’enivrais de sa fraîcheur,
De ses colères à fleur de peau,
De la rejoindre, je n’ai point peur,
Sans elle je suis un puits sans eau…
Pardon…
Mais qui a dit de la douleur
Que le silence est son refuge ?
En vérité il n’est qu’un leurre,
Un alibi, un subterfuge.
J’aurais voulu te voir grandir,
Panser les plaies de ton enfance,
Trouver les mots pour tout te dire
Sur mes dérives et mes errances.
Si j’ai souvent brisé tes rêves,
Et tes espoirs anéantis,
Accorde-moi une courte trêve,
Entends mon cri de repenti.
J’ai emprunté de noirs chemins
Qui m’ont de toi trop éloigné.
Je t’ai promis des lendemains
Pour mieux te fuir et m’épargner.
Chantre béat de l’éphémère,
Complice du vent et du paraître,
En ce prophète ouvrant la mer,
Je me suis vu avant que d’être.
De mes voyages dans le mensonge,
Plus solitaire je suis rentré.
Passèrent mes juges, jamais l’éponge,
Mais aujourd’hui, je tire un trait.
En t’écrivant ma confession
Les bleus de l’âme se raréfient.
Mais désormais, mon obsession
À ton pardon s’identifie.
Graveras-tu en ta mémoire
L’image floue d’un père absent,
Ou viendras-tu jusqu’au parloir
Y renouer les liens du sang ?
J’ai mal, mon fils, à ne plus taire
Cette souffrance clandestine,
Et devant toi, genoux à terre,
À ton amour, je crie famine…